Angel Sanctuary possède un passif éditorial complexe et atypique en France. Après une publication initiale en 20 tomes au début des années 2000 chez Tonkam (avant que l’éditeur ne fusionne avec les éditions Delcourt), la série de Kaori Yuki a eu le droit à deux rééditions chez le même éditeur en 2007 et 2014. Cependant, malgré une volonté de la faire revenir sur le devant de la scène, la série a été, à trois reprise, retirée de la vente, faute de réelle popularité.
Voici ainsi une nouvelle (et quatrième) édition de la célèbre série de Kaori Yuki, débarquant cette fois aux éditions Pika dans leur collection « Masterpiece » (comprenant aussi des titres tels que Nodame Cantabile et Rokudenashi Blues) pour célébrer officieusement les 30 ans de la série.
L’amour fraternel crée bien des ravages…
Setsuna et Sara Mudô sont frères et sœurs et partagent un lien assez compliqué. Fils et fille de parents divorcés, ils n’ont pas passé beaucoup de temps ensemble dans leur jeunesse. Habitant désormais quasiment ensemble, ils vont nouer une relation amoureuse incestueuse, obsessionnelle et réciproque. Ce que Setsuna ne sait pas, en revanche, c’est qu’il abrite l’âme d’un ange déchu nommé Alexiel, maudit parce qu’il a fomenté une révolte contre Dieu. Parallèlement à cela, Rosiel, frère et ennemi juré d’Alexiel, est libéré de sa prison et veut absolument la retrouver pour poursuivre leur confrontation millénaire – ainsi que celle des différents clans des cieux.
S. S. S. : Sublime, Sombre, Sacré
Mêler le sublime et la déchéance n’est pas une chose aisée, et Kaori Yuki se démarque particulièrement bien dans ce domaine. Dans son manga, elle use d’approches particulières pour romantiser les relations incestueuses et, même si cela pose des questions morales et éthiques, il est possible de dire que celles-ci font un bon et palpitant ressort dramatique.
Kaori Yuki a créé un système véritablement complexe où se mêlent théologie, mythologie, ésotérisme, scandale adolescent/familial/scolaire et tragédie romantique. Le motif incestueux n’est pas qu’un enjeu scénaristique bancal, mais l’expression réelle d’un monde en déclin, perverti et corrompu, où les forces du bien et du mal (pour peu qu’il y ait une réelle distinction entre les deux) s’affrontent et où même les règles divines sont biaisées.
La narration d’Angel Sanctuary est presque aussi sombre que son contenu. Il y a sans cesse des alternances entre les différents lieux où se déroule l’action, passant de la Terre aux Cieux et aux Enfers, les trois ayant plusieurs noms (provenant de la Kabbale) qui ne sont que succinctement expliqués. Les lecteurs et lectrices pourront s’apercevoir également du balancement entre les intrigues politiques et sociales, mais aussi entre les différents physiques (terrestres et angéliques) de certains personnages qui, par ailleurs, ne respectent pas forcément les frontières d’expression de genre, et dont nombre d’entre eux sont androgynes. Lecteurs et lectrices seront sans cesse sollicités par la profondeur de ce titre, mais c’est ce qui fait sa richesse : Angel Sanctuary promet d’être approfondi dans sa suite, mais gagne également à être relu, la série ne se livre pas directement d’elle-même, il est nécessaire d’aller en chercher le sens profond.
Graphiquement, ce manga est exceptionnel. Pur bijou du shôjo gothique des années 1990, il est possible de sentir l’inspiration que Kaori Yuki a puisé dans les premières œuvres du collectif CLAMP, comme X, commencée en 1992, et même quelques petites références à RG Veda (1990-1996). L’autrice a un style de dessin très fourni où chaque planche, chaque page, est foisonnante de détails, ce qui alourdit drastiquement la fluidité de la lecture et peut fatiguer l’œil, mais qui renforce symboliquement l’atmosphère oppressante et sacrée du manga.
Une réédition agréable mais pas définitive
La réédition d’Angel Sanctuary par Pika tombe à point nommé, peu après les 30 ans de la sortie initiale du manga en prépublication dans le magazine Hana to yume de l’éditeur Hakusensha, la série n’était plus trouvable sur le territoire français. Cette nouvelle version de la collection « Masterpiece » propose un confort de lecture indéniable : une couverture magnifique, avec un vernis sélectif intelligent, une pagination réfléchie (aux illustrations sur double-pages qui n’entravent ni la lecture ni l’admiration), un papier au grammage généreux ainsi qu’une traduction révisée. La réédition de 2026 de la série culte de Kaori Yuki offre donc un objet qui saura séduire autant les nouveaux venus que les collectionneurs et fanatiques de la première heure.
Ce qui est cependant à déplorer, c’est le manque crucial de bonus éditoriaux et paratextes qui auraient pu améliorer grandement l’expérience de lecture. En effet, cela n’aurait pas été de trop : l’entrée en matière au sein de cette série n’est pas facile, et quelques contextualisations et/ou analyses concernant l’univers, ses hiérarchies ou ses personnages auraient été les bienvenues. Pour une édition anniversaire officieuse, c’était pourtant l’occasion idéale d’aller plus loin.
| Le premier tome de la nouvelle (quatrième) réédition d’Angel Sanctuary revient poser la question d’un besoin ou non de nouveautés pour faire la qualité d’une édition. Le talent de la série de Kaori Yuki n’est plus à prouver : faisant parler d’elle depuis 1995, date de sa première publication au Japon, elle mélange avec succès l’immoralité d’une relation incestueuse et la tragédie de vouloir l’affirmer. Œuvre singulière du paysage du shôjo, complètement gothique, cette série s’ouvre avec une ambiance dérangeante, sombre, excessive, mais magnifique et profondément marquante. Malgré quelques réserves sur l’accompagnement éditorial, cette version s’impose comme la meilleure façon actuelle de (re)plonger dans ce classique – à condition d’être prêt à s’y perdre. |
Cet article vous a plus ? Soutenez-nous :