La Huitième Couleur, quand la parodie devient miroir

Dans (Re)Lire, nos rédacteurs se penchent sur des œuvres qui ne sont pas des nouveautés, mais qui ont marqué la littérature. Qu’il s’agisse de succès intemporels ou d’ouvrages injustement méconnus, venez (re)découvrir ces pépites du passé à nos côtés.


Après Le Peuple du Tapis (1971), un roman pour enfants, et deux romans de science-fiction que sont La Face obscure du Soleil (1976) et Strate-à-gemmes (1981), Terry Pratchett se lance, sans le savoir, dans l’œuvre de sa vie. En 1983, l’auteur rédige La Huitième Couleur, le tout premier tome de ce qui deviendra, par la suite, l’une des plus célèbres séries romanesques de la fantasy au monde : Les Annales du Disque-Monde.

« Le brusque départ de plusieurs millions de milliards d’atomes d’un univers où ils n’avaient de toute manière aucun droit de se trouver provoqua un violent déséquilibre dans l’harmonie du Grand Tout, qu’il tenta fébrilement de corriger, effaçant du même coup un certain nombre de sous-réalités. D’immenses vagues de magie brute bouillonnèrent sans retenue autour des fondations mêmes du multivers, affluèrent par la moindre fissure dans des dimensions jusque-là paisibles et entraînèrent des novæ, des supernovæ, des collisions stellaires, des vols désordonnés d’oies sauvages et l’engloutissement de continents imaginaires. Des mondes éloignés, situés à l’autre bout du temps, connurent des couchers de soleil magnifiques d’octarine scintillant lorsque des particules à haute teneur magique traversèrent l’atmosphère en grondant. Dans le halo cométaire entourant le légendaire Système Glaciaire de Zeret, une noble comète mourut tandis qu’un prince flamboyait dans les cieux. »

Terry Pratchett, La Huitième Couleur, Pocket, éd. 2025, p. 208-209.

Un joyeux luron et un bougre aigri partent à la recherche des ennuis

Le Disque-Monde est, comme son nom l’indique, un monde intégralement plat, juché sur le dos de quatre éléphants eux-mêmes hissés sur celui d’une tortue galactique appartenant à l’espèce chelys galactica : la Grande A’Tuin. La vie s’écoulait normalement à Ankh-Morpork, de loin la plus célèbre et la plus vaste ville du Disque-Monde, lorsqu’un touriste du nom de Deuxfleurs y débarque sans crier gare, accompagné de son bagage à pattes. Il prend Rincevent, un mage raté, pour guide dans cette cité régie par les voleurs et les assassins. Rien ne se passera comme prévu.

Une parodie qui dépasse sa propre existence

Si le roman de Pratchett a tout d’abord été conçu comme une parodie des classiques du genre de l’heroic fantasy et du sword and sorcery – tels que Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien ou encore Conan Le Barbare de Robert E. Howard –, il a très largement su dépasser ses propres limites et l’idée à l’origine de sa conception. Derrière ce tout petit premier tome, une grande aventure se cache : une épopée prenant les traits d’une visite touristique, mais qui permet d’introduire in medias res les lecteurs et lectrices dans quelque chose qui les dépasse très largement, et qui sera prolong. Loufoque pour loufoque, ce roman en remporte la palme : de son introduction (la description stellaire du Disque-Monde) à la situation initiale, en passant par des dialogues tous plus déjantés les uns que les autres, des hors-propos hors de contrôle, des bizarreries scénaristiques et syntaxiques… Il y a, de plus, dans La Huitième Couleur, une gouaille narrative propre à l’humour anglais légèrement dépassé (et qui existait déjà à la fin des années 1970 dans la célèbre série du Guide du voyageur galactique de Douglas Adams, dont Pratchett s’est inspiré) qui enchante.

Malgré une approche parfois complexe, des digressions à faire suer les amateurs de droiture et un univers très fourni, voire parfois éparse, il y a quelque chose de réconfortant dans ce premier tome. Terry Pratchett fournit sur un plateau (sans mauvais jeu de mots) des personnages attachants et bougons, dans une aventure bouffonne. On y trouve d’autres caractères imprévisibles et intrigants, comme des dieux colériques ou mystiques, des questionnements déraisonnables, et du rire à chaque page.

Le Disque-Monde, une lecture platiste et fantaisiste de la Terre ?

La Terre et sa forme sont des données qui sont acquises, ou tout du moins étudiées, depuis des siècles. Cependant, certaines communautés prêtent depuis longtemps d’autres formes à la Terre, dont une qui est assez commune à plusieurs conceptions : un disque plat, juché sur le dos d’une tortue. Cette théorie, élaborée au xviie siècle a, par la suite, pris le nom plus ou moins sérieux (car il s’agit d’un néologisme) de géoterrapinism. Il s’agit d’une théorie utilisée chez certains platistes pour donner du crédit à leur croyance. Que la Terre plate soit hissée sur le dos d’une tortue nageant à travers l’espace, soit, mais qu’en est-il du Disque-Monde qui, lui, est posé sur le dos de quatre éléphants, eux-même juchés sur la fameuse tortue stellaire ? Certains documents et témoignages à ce sujet ont été retrouvés en Inde, puisque des religieux hindous ont poussé cette vision encore plus loin que Terry Pratchett ou les géoterrapinistes : une Terre plate, posée sur le dos de quatre éléphants, eux-mêmes sur celui d’une tortue (représentant Vishnou) qui repose sur Shesha (ou Ananta et Adishesha) un serpent géant se mordant la queue.

Terry Pratchett, en bon parodiste qu’il est, s’est bien sûr inspiré de cette croyance pour former son Disque-Monde. L’univers de Terry Pratchett regorge d’éléments (culturels ou sociaux) provenant tout droit de notre monde, de notre mythologie, et ce, dès ce premier tome. On peut retrouver, au beau milieu d’un univers d’heroic fantasy dans son cliché le plus pur, des appareils photo (même s’ils ne s’appellent pas vraiment ainsi), des références littéraires cachées, des apports vraiment nombreux provenant de la mythologie (comme un passage très particulier – voire troublant – comprenant des dryades… masculines ?), et même de très subtiles références directes à la Terre lorsqu’il est fait mention d’autres mondes. Son roman est une manière fantaisiste et décalée de proposer une vraie critique du monde réel et de la société humaine. 

Terry Pratchett signe avec sa Huitième Couleur un roman d’exception. Pensé pour n’être qu’une simple parodie d’un genre, il en est devenu, malgré lui, l’une des pierres angulaires. Du rire, de l’inquiétude, des personnages hauts en couleur, des références à la pop culture autant qu’à la société humaine ; ce premier tome joue avec l’absurde autant qu’avec l’envie de replonger dans le Disque-Monde.

Cet article vous a plus ? Soutenez-nous :

Les commentaires sont fermés.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑