Christophe Arleston, le père de Drakoo

On le connaît avant tout comme le créateur de Lanfeust de Troy, pourtant, Christophe Arleston a une autre paternité majeure à son palmarès : une structure éditoriale spécialisée dans la bande dessinée d’imaginaire du nom de Drakoo ! L’édition 2026 du festival Yggdrasil a été l’occasion d’en apprendre un peu plus sur ce label indépendant qui a redéfini la relation entre éditeur et auteur de bande dessinée.


L’amour de Christophe Arleston pour la littérature de l’imaginaire a commencé, comme chez beaucoup d’auteurs et d’autrices, dans sa jeunesse. Après une enfance passée à Madagascar, sa famille revient s’installer en métropole durant son adolescence. C’est à cette époque que le futur auteur de Lanfeust se met à traîner dans les bibliothèques pour y dévorer des ouvrages. « Tous les auteurs de BD le diront : nous étions des ados malheureux, sinon, nous aurions choisi une autre voie ! On n’avait pas d’amis, on ne savait pas draguer les filles, alors on lisait !» Il découvre ainsi certains des plus grands noms du genre : Jack Vance, Philip José Farmer, Fritz Leiber… qui vont nourrir son imaginaire. « La chance que j’ai eue, c’est de découvrir Pratchett en 1995 après avoir créé Lanfeust. Si j’avais commencé à lire son œuvre avant, ça m’aurait bloqué. C’est un auteur déjà tellement bon dans le domaine de la fantasy humoristique que je n’aurais pas osé m’y essayer moi-même si je l’avais découvert à 15 ans.»

Si Drakoo est connu pour son engagement en faveur d’une juste rémunération des scénaristes, illustratrices et illustrateurs de BD, Christophe Arleston était déjà un défenseur des droits des artistes de la bande dessinée bien avant la création de son label éditorial. En 2007, il monte la section bande dessinée du SNAC (Syndicat National des Auteurs et Compositeurs) aux côtés d’autres auteurs et autrices comme Lewis Trondheim, Virginie Augustin ou encore Denis Bajram. Quelques années plus tard, en 2018, il participera à la fondation de la Ligue des auteurs professionnels, qui ne concerne plus seulement la défense des droits des créateurs et créatrices de bande dessinée, mais ceux de l’ensemble des acteurs et actrices du monde du livre. « J’étais un petit trotskiste à 16 ans ! J’ai toujours eu un engagement militant. »

Christophe Arleston le dit lui-même, il a eu la chance de commencer chez Soleil à l’époque où c’était une petite maison d’édition en plein développement. Néanmoins, s’il reconnaît avoir profité du fait que l’éditeur ait investi sur lui, étant donné qu’il n’avait pas un gros catalogue à l’époque, et d’avoir contribué à son expansion, il a toujours dit beaucoup de bien de Bamboo, son concurrent. Les éloges arrivent jusqu’aux oreilles d’Olivier Sulpice, directeur des éditions en question, et lorsque les deux hommes se croisent à l’occasion d’un salon du livre, ce dernier propose à Arleston de concevoir un label consacré à l’imaginaire chez lui. «Moi, je n’avais pas le temps de m’en occuper à cette époque, j’étais le rédacteur en chef du mensuel Lanfeust Mag en plus de mon activité de scénariste, mais le jour où Guy Delcourt m’a annoncé que la publication du magazine s’arrêtait, j’ai décroché le téléphone et accepté la proposition d’Olivier.»

Olivier Sulpice
Olivier Sulpice – photo : © Fusina Dominik

À travers Lanfeust Mag, Christophe Arleston aimait faire émerger de nouveaux talents. Plusieurs auteurs et autrices ont publié leurs premières pages dans le journal. «On découvre des jeunes, on les conseille et on les aide à progresser, mais en même temps ils nous renvoient une énergie dont on se nourrit. C’est un échange.» La naissance de Drakoo, maison d’édition qui sera adossée à Bamboo, va permettre de poursuivre cet objectif à l’échelle d’une structure éditoriale complète. «Chez Drakoo, moins de 20 % des auteurs et autrices avaient publié de la BD avant. Ce ne sont pas pour autant des débutants : quand je vais chercher Pierre Pevel, Gabriel Katz ou Aurélie Wellenstein, ce sont des gens qui ont déjà publié des romans, mais jamais de bande dessinée. Donc je leur apprends à le faire.» Des personnes avec du professionnalisme, qui ont des choses à raconter et qui rêvent de faire de la BD, Christophe Arleston en recrute dans tous les milieux : jeu de société, cinéma, animation, littérature… « Ce sont pour la plupart des gens qui ont lu de la BD quand ils étaient jeunes et donc qui aiment ça, bien loin des romanciers d’il y a trente ans qui regardaient la bande dessinée de haut et ne considéraient pas ses auteurs comme faisant de “vrais livres”»

Lorsqu’on lui demande si créer Bamboo n’était pas également une manière de gagner une certaine liberté éditoriale, Christophe Arleston répond du tac au tac : « Jamais un éditeur ne s’est mêlé d’une seule ligne de ce que j’ai écrit. Et puis, quand Lanfeust est arrivé, ça été un énorme succès et le succès, quoi qu’on en dise, c’est la liberté. Ça permet de faire ce que l’on veut parce que les lecteurs nous suivent.»

Avant l’arrivée d’Arleston, Bamboo octroyait des droits d’auteurs qui se situaient entre 10 et 12 % du prix de vente public, mais la création de Drakoo va changer la donne : « J’avais obtenu 14 % pour Lanfeust, je ne pouvais pas, en tant que militant, proposer des contrats inférieurs aux miens.» Olivier Sulpice ira finalement plus loin, jusqu’à 15 %, et appliquera ces nouvelles conditions à l’ensemble du groupe et pas seulement aux auteurs et autrices qui signeront chez Drakoo. « Olivier Sulpice était auteur avant d’être éditeur, donc il sait mettre l’auteur au centre du processus éditorial.» En conséquence, les marges sont bien plus légères que chez les autres éditeurs : « Sur Lanfeust, quand Soleil me versait 1 euro de droit, ils gagnaient 3 euros. Aujourd’hui, sur Elfie, 1 euro de droits versé correspond à 80 centimes pour Drakoo. Mais la maison d’édition est équilibrée et elle permet de faire vivre des gens, c’est ça qui compte.» Christophe Arleston reconnaît que cette rémunération avantageuse à aussi été une manière de recruter des auteurs et autrices, avant de se répercuter chez la concurrence. «C’est l’entrisme qui fait bouger les choses. Il faut être à l’intérieur pour changer le système. C’est ce qu’il s’est passé à l’époque. Je me souviens très bien du premier [festival d’]Angoulême après nos annonces, où Guy Delcourt et Jacques Glénat m’ont foncé dessus l’un après l’autre pour me dire que j’allais les ruiner avec mes conneries !»

Une volonté de rémunérer justement les créateurs qui n’a pas empêché Drakoo de performer, puisque, depuis sa création en 2019, l’éditeur a publié entre 20 et 30 albums chaque année. Une réussite due notamment à la pertinence de ses choix éditoriaux, mais aussi à une très bonne connaissance de son lectorat. «On a trois publics principaux : les adultes qui achètent pour leurs enfants parce qu’ils veulent les voir lire. C’est là qu’on positionne nos BD à la fois qualitatives pour la jeunesse, mais qui vont aussi séduire les parents, comme Le Grimoire d’Elfie. Ensuite, nous avons le public “young adult” qui est représenté à 80 % par des femmes entre 15 et 40 ans. À 15 ans, les garçons ont tendance à arrêter de lire, on les retrouve plutôt après 40 ans. Eux, ils vont se tourner vers Les Artilleuses de Pierre Pevel ou Gueule de cuir par Stéphane Créty.» Un travail éditorial soutenu, qui n’empêche pas Christophe Arleston de continuer d’enfiler sa casquette de scénariste en plus de celle d’éditeur, afin de poursuivre ses séries en cours. «J’aurais aimé avoir le temps d’écrire un autre roman1, mais, comme pour le théâtre, j’y ai renoncé. On ne peut pas tout faire et aujourd’hui j’ai aussi envie de consacrer mon temps libre à ma famille.»

Merci à Christophe Arleston pour sa disponibilité et sa gentillesse, propos recueillis par A. M.

  1. Le Souper des maléfices, chez ActuSF en 2016. ↩︎

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