Né en 2015, le festival lyonnais Yggdrasil est un pionnier parmi les événements consacrés à l’imaginaire. À l’occasion de sa onzième édition qui a eu lieu le weekend des 7 et 8 mars 2026, l’équipe des Mille Mondes s’est entretenue avec son fondateur, Jérémy Loir.
Les Mille Mondes : Tout d’abord, qui est Jérémy Loir ?
Jérémy Loir : Je suis celui qui a créé le festival Yggdrasil il y a onze ans maintenant. Aujourd’hui, même si je suis officiellement le directeur artistique de l’événement, j’aime bien dire que j’officie plutôt comme « gardien du temple », c’est-à-dire que je m’assure que le festival conserve ses valeurs humaines et continue de favoriser l’imaginaire.
LMM : Comment a démarré l’aventure Yggdrasil ?
J. L. : À l’origine, j’organisais des rassemblements médiévalistes entre copains. Yggdrasil est d’abord né de l’envie de créer un véritable festival, quelque chose de plus vaste que les fêtes de quartier que nous faisions à l’époque. Après trois ans à harceler le comité des fêtes de Montchat (secteur du IIIe arrondissement de Lyon), le conseil d’administration a fini par accepter. Si l’ambition de départ était plutôt d’organiser un événement médiéval, nous avons eu le temps de rencontrer pas mal de gens durant ces trois années d’attente : des fans de Jules Vernes adeptes du steampunk, des troupes spécialisées dans la danse de la Renaissance… Et puis, à titre personnel, je suis fils d’artisans, donc c’était impensable pour moi qu’il n’y ait pas une partie consacrée aux créateurs et créatrices. De fil en aiguille, en voulant aménager un espace pour chacun‧e de ces passionné‧es, Yggdrasil est devenu un festival multi-univers.

Paradoxalement, ça a rendu notre projet encore plus obscur auprès des administrateurs et administratrices du comité des fêtes ! D’autant qu’il y avait parmi eux des gens importants et très éloignés de nos passions. Des personnes issues du monde du sport, de la vie paroissiale… Pourtant, à la fin de la première manifestation, ils étaient convaincus et prêts à nous aider à lui donner une suite.
LMM : À quoi ressemblait cette première édition ?
J. L. : Elle avait été organisée au parc Chambovet de Lyon les 3 et 4 octobre 2025. Ça a été un vrai succès malgré le temps pourri ! Il a plu tout le weekend, des tentes se sont même envolées… C’est l’un des meilleurs souvenirs de ma vie ! C’était un peu comme une grande fête entre copains à laquelle étaient conviées toutes les personnes qui passaient dans le coin ! Aujourd’hui, cette fête est devenue l’un des plus gros festivals de l’imaginaire de France.
LMM : Est-ce qu’Yggdrasil ne serait pas le premier à avoir proposé plusieurs pôles liés à différents univers de l’imaginaire ?
J. L. : Le premier, non. C’était déjà quelque chose qui existait dans les manifestations de type Japan expo, qui proposent différents « quartiers ». En revanche, nous avons été les premiers à donner une réelle identité à ces pôles séparés, en imposant une décoration spécifique à chaque univers déjà. Chez nous, tous les stands possèdent un habillage et une pancarte, qui correspondent à une charte précise, en fonction de leur appartenance (plutôt fantasy, science-fiction, manga…). Ce n’est pas le cas dans d’autres événements où l’on a tendance à retrouver les mêmes revendeurs disséminés un peu partout et où les identités sont beaucoup moins marquées.

LMM : En onze ans, le festival a dû avoir l’occasion de beaucoup évoluer.
J. L. : Déjà, on a quitté Lyon 3 pour s’installer à Eurexpo, à Bron. Nous sommes passés d’une formule totalement gratuite à un événement qui propose différents types de billets d’entrée. Ensuite, on a commencé à décliner Yggdrasil. En marge du festival principal, nous avons créé « Yggdrasil Wonderland, la fête du Chapelier », qui a duré trois ans. C’était une version beaucoup plus fantasy et centrée – évidemment – sur l’univers d’Alice au pays des merveilles. Entre-temps on a lancé deux autres éditions : l’« Yggdrasil Starquest », dans laquelle nous emmenions les visiteurs et visiteuses sur une planète lointaine, et « L’étrange Noël des sorciers », qui plonge les gens dans un monde magique reconstitué au sein d’un fort médiéval. La première ne sera pas reconduite cette année, malgré deux éditions très réussies. Recréer l’ambiance d’une planète exotique, cela nous a demandé beaucoup de ressources et on préfère aujourd’hui se concentrer sur nos autres manifestations. Quant à la seconde, on pourrait la comparer à un voyage sur le chemin de Traverse, mais ce serait la réduire à l’univers d’Harry Potter alors qu’on y trouve des inspirations bien plus vastes, du Noël, de l’Halloween et de la sorcellerie au sens large. C’est l’occasion de plonger le public dans une bulle fantastique le temps d’une visite qui dure trois heures, au terme de laquelle il cède la place à d’autres visiteurs et visiteuses. C’est un événement dans lequel nous avons mis énormément d’énergie et de passion, et c’est vraiment mon coup de cœur parmi tous ceux que nous organisons. Il fête d’ailleurs sa quatrième édition cette année.
En 2025, « La fête du Chapelier » est devenue « Fort fort lointain ». Plus qu’un changement de nom, c’était une manière de pouvoir élargir son thème. L’an dernier, on a choisi « princesses et chevaliers », cette année, ce sera « vikings et dragons ». Il faut dire que, chez Yggdrasil, nous sommes avant tout des raconteurs d’histoires. Réunir des thèmes iconiques de la pop culture nous permet de créer les récits qui nous font vibrer, et le public avec. Des vikings et des dragons ? OK ! On va faire un drakkar-école taille réelle pour permettre aux visiteurs et visiteuses de passer leur permis de navigation scandinave !
LMM : Il y a aussi eu« Demain, mais en mieux », un espace au sein du festival principal qui permettait de faire se rejoindre science et science-fiction…
J. L. : Oui ! C’était un super projet qui était censé être une exception, le temps d’une seule édition, mais qui s’est quand même poursuivi deux années de plus. Le problème, c’est que les entreprises impliquées ont glissé peu à peu de l’aspect découverte et progrès de la science à celui de l’armement, et ça ne correspondait plus vraiment à l’identité d’Yggdrasil. C’était, de toute manière, très énergivore et couteux, presque comme un second salon au sein du premier. « Demain, mais en mieux » a été remplacé l’an dernier par l’anniversaire des dix ans d’Yggdrasil, et cette année par un espace sur les jeux de société, qui est un peu notre manière de célébrer le plaisir d’être ensemble. C’est aussi le signe d’une évolution des préoccupations : désormais, on ne se demande plus comment la science va nous aider, mais comment réapprendre à vivre ensemble pour surmonter les défis à venir. Yggdrasil est un festival qui se veut humaniste, ça nous paraît totalement cohérent de célébrer l’amitié et le partage aux côtés de la créativité.

LMM : Onze ans, on imagine que c’est aussi pas mal d’aléas et d’imprévus.
J. L. : C’est sûr que j’ai un paquet d’anecdotes à raconter. En termes de déboires, il y a cette fois, lors d’une manifestation qu’on organisait à l’hippodrome de Parilly, où l’on m’appelle pour m’annoncer qu’une tempête fonce droit sur nous. On avait une demi-heure pour tout sécuriser. Je me souviens être sorti des toilettes après avoir couru partout pour prévenir tout le monde et avoir dû m’accrocher à une tente pour ne pas m’envoler ! C’était une vraie tornade, avec des pluies diluviennes, qui nous sont tombées dessus d’un seul coup ! Tout ça pour s’estomper en une trentaine de minutes. Il n’y a pas eu de casse, mais c’était sacrément violent.
On a aussi eu des imprévus qui ont donné lieu à de très belles choses. Lors de la dernière édition de « Fort fort lointain » en date, les cigognes sont venues nous rendre visite à l’occasion de leur migration. Elles avaient choisi le terrain du festival pour démarrer leur envolée. On avait donc une centaine de cigognes en train de s’élever en cercle en profitant d’un courant ascendant, juste au-dessus de nos têtes. Comme nous avions un spectacle de fauconnerie au programme, certaines personnes ont cru que ça faisait partie de l’animation ! Aujourd’hui, j’ai encore des exposants qui me disent qu’on « a mis de sacrés moyens ce jour-là » !
LMM : Comment se traduit la reconnaissance désormais acquise par le festival ?
J. L. : Déjà, le simple fait que je puisse me présenter comme « le directeur artistique d’Yggdrasil » et qu’on ne me demande pas de quoi il s’agit, voire qu’on me réponde « on connaît ! », c’est une sacrée reconnaissance en soi. Ensuite, ça nous a apporté des facilités auprès des communes, qui sont plus conciliantes lorsqu’il s’agit de nous fournir un lieu, un accompagnement, voire qui vont venir vers nous d’elles-mêmes. Nos petits festivals annexes bénéficient ainsi beaucoup de l’aura du salon principal. Tout ça, c’est grâce à notre réputation plus que nos résultats : Yggdrasil, ce n’est pas monstrueux non plus en termes de fréquentation, nous sommes loin des 50 000 entrées de la plupart des conventions geek, mais par contre, nos visiteurs, ce sont les meilleurs ! Ils viennent en tant que passionnés, ils se costument, font vivre les artisans, sont toujours prêts à favoriser les créateurs et les artistes plutôt que les revendeurs… Ma grande fierté, elle est là, dans le fait d’avoir conçu un événement qui fait la part belle à celle et ceux qui créent, qui sont passionnés et investis.

LMM : Aujourd’hui combien de personnes participent à l’organisation d’Yggdrasil ?
J. L. : On a un groupe de 45 référents – un par pôle – et nous faisons appel à des entreprises coorganisatrices, car le festival est devenu trop gros pour être géré uniquement par des bénévoles.
LMM : Quels sont les objectifs pour les futures éditions ?
J. L. : La période du Covid ayant beaucoup fragilisé les structures dont on dépend, notamment les artisans et les créateurs, on essaie surtout de se stabiliser. Mon ambition, c’est avant tout d’être encore là dans dix ans, ça ce sera beau ! Dans tous les cas, on va continuer de se renouveler un peu à chaque édition, de tenter de nouvelles choses. Cette année, c’est la première fois que nous avons accueilli des acteurs internationaux et que nous avons mis en place un espace spécial bande dessinée. Mais, pour tout dire, si l’on peut encore avoir une marge de progression sur « Fort fort lointain » et « L’étrange Noël des sorciers », Yggdrasil a pour moi atteint les limites de son modèle, en tout cas si on veut qu’il reste humain. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai pour l’instant refusé de le décliner sur d’autres villes de France. Notre objectif n’a jamais été d’être le plus gros ou le plus grand festival d’imaginaire, mais d’être celui qui donne le sourire aux gens, qui leur offre une petite escapade loin de la morosité, ne serait-ce que le temps d’un weekend.
Merci à Jérémy Loir pour son temps et son humour, propos recueillis par A. M.