La Clémence des dieux : une fable esclavagiste mystérieuse

Près de cinq ans après la publication en langue originale du dernier tome canonique (car un recueil de nouvelles est paru en 2022) de leur mondialement célèbre série The Expanse, les deux auteurs sous le pseudonyme de James S. A. Corey ont pu sortir en 2024 le premier tome de leur toute nouvelle trilogie du nom de La Guerre des captifs. Ce texte, titré La Clémence des dieux, plonge dans un univers totalement différent de leur précédente série, ce qui ne manquera pas de faire sourciller les amateurs et amatrices des productions des auteurs.

« C’était nous, ça ? s’enquit Dafyd.
– De quoi tu parles ?
– Quand on les a forcés à se rendre, est-ce que ça impliquait… ça ?
Elle poussa un soupir.
– Ce qui est, est, dit-elle, citant l’adage carryx qu’ils entendaient souvent, et Dafyd finit par vomir. »

James S. A. Corey, La Clémence des dieux, Actes Sud, coll. « Exofictions », éd. 2025, p. 318.

Et du jour au lendemain, ils ne furent plus

Dafyd Alkhor est un jeune assistant de l’équipe de recherche du célèbre Tonner Freis. Au sein de celle-ci, lui et le reste de son équipe étudiaient la façon de réconcilier les deux arbres de vie distincts d’Anjiin, la planète où vivent les humains depuis des milliers d’années. Un beau jour, Anjiin se fait attaquer par les Carryx, un peuple d’extraterrestres à l’armée et aux équipements technologiques très avancés par rapport à ceux des humains. Cette espèce est réputée dans l’espace comme une société menant sans cesse des guerres de conquête et ne vivant que pour l’asservissement des planètes qu’ils colonisent. Dafyd et ses compagnons chercheurs sont enlevés par les Carryx dans un but très précis et pourtant terriblement mystérieux.

Une certaine vision du colonialisme

Daniel Abraham et Ty Franck, les deux auteurs se cachant derrière l’identité de James S. A. Corey, signent avec La Clémence des dieux un commencement tendu et difficile. Après plus de dix ans à se consacrer à une seule et même œuvre qui a fait leur renommée mondiale (The Expanse a notamment été traduite en 21 langues et possède même une adaptation en série produite par Amazon), il n’est pas difficile de concevoir une certaine solidité des appuis des deux auteurs pour former un tout nouvel univers grâce à leur expérience qui n’est plus à prouver. En effet, là où leur précédente série narrait un space opera unique et ambitieux à travers un système solaire s’ouvrant vers le vaste univers, dans le commencement de La Guerre des captifs, les lecteurs sont jetés dans un environnement longtemps connu uniquement des auteurs (qui parlaient de cette série depuis 2018).

Abraham et Franck lancent leur nouvelle série sur ni plus ni moins qu’un scénario de colonialisme interstellaire. Ils avaient déclaré dans des interviews leur pari de ne tenir aucunement compte des événements réels pour dessiner leur scénario rempli de dynamiques de domination, mais là se trouve l’écueil dans lequel ils se sont échoués. Il est en effet extrêmement difficile de faire fi de l’expérience américaine de l’esclavage pour conter la colonisation de territoires plus faibles. C’est exactement ce dont il est question ici, de peuples tués pour assouvir une domination plus ou moins réelle, de mise à profit des mains et forces volées pour en faire de la main-d’œuvre gratuite et obligatoire – sinon, c’est le massacre qui attend celles et ceux qui refusent. Il est intéressant de voir une telle thématique dans un ouvrage de science-fiction, un véritable space opera rempli de noms de races, de descriptions de corps étrangers… néanmoins, difficile d’occulter l’histoire mondiale lorsqu’on y lit le transport des nouveaux esclaves d’Anjiin. Le souhait des deux auteurs de se détacher entièrement du réel pour dépeindre une situation coloniale et esclavagiste indépendante de l’histoire mondiale n’a donc pas abouti.

Le huis clos de l’individualisme interstellaire

Si La Clémence des dieux ne surprend pas dans sa façon de dépeindre le colonialisme, il étonne quant à sa narration de l’évolution du quotidien de ses personnages, qui passent, petit à petit, de victimes d’un système énorme à rebelles au niveau individuel. Pour un commencement de série, il y a une réelle tension qui se dessine entre les différentes espèces (qui ne sont, de plus, pas logées à la même enseigne par leurs oppresseurs). La rage de vivre  – ou de survivre – des différents échantillons de peuple prélevés sur différentes planètes fait de la peine à voir, à lire, et les auteurs mettent en place un récit sur les formes, plus ou moins, non-violentes de rébellion que peuvent mettre en place les groupes de ces différentes races. Le thème de la résistance est fort et intéressant, mais, parfois, perd son jus dans de petits- mélodrames individuels. Il y a, dans ce volume, une double couche de l’individualité qui, elle, est intéressante dans ses dynamiques : les groupes que forment les espèces, séparés les uns des autres, au sein desquels fleurissent l’individualité des personnalités.

Le premier tome de la nouvelle série de James S. A. Corey (mondialement célèbre pour The Expanse) est clivant. Beaucoup n’aimeront pas le ton décontracté et presque adolescent qu’adoptent les personnages principaux. Ceux-ci grandissent en captivité, au sein de batailles de l’individualité, asservis par un peuple lui-même ancré dans une guerre galactique millénaire. Étonnant, mais prometteur !

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