Autrice de science-fiction et de fantasy, Kritika H. Rao propose avec Les Survivants du ciel (The Surviving Sky), premier tome de la trilogie The Rages, une fresque de science-fantasy ambitieuse, publiée en français en 2025 chez Albin Michel Imaginaire. Dans un monde de cités végétales suspendues au-dessus d’une planète déchaînée, l’autrice s’interroge sur la survie d’une civilisation dépendante d’une élite toute-puissante et sur ce que le pouvoir engendre.
« C’était pour cela qu’il avait demandé à être nommé responsable de l’Académie : dans une volonté de nourrir l’esprit des jeunes architectes comme on avait autrefois nourri le sien. En cela comme dans tant d’autres domaines, il avait échoué. »
Les Survivants du ciel, Kritika H. Rao
L’histoire
Après des catastrophes climatiques, l’humanité survit dans des cités végétales flottantes maintenues par une magie appelée la trajection.
À Nakshar, l’architecte Iravan découvre une menace pesant sur la ville, tandis que son mariage avec Ahilya, archéologue sans pouvoir, vacille. Ainsi, crise politique et crise intime s’entremêlent.
Un univers fascinant et exigeant
L’écriture est claire, fluide et énergique. Les descriptions sont souvent belles et évocatrices, sans tomber dans l’emphase. L’alternance des points de vue enrichit la narration et soutient le rythme, bien équilibré entre introspection, tension politique et scènes d’action. Mais le point fort du roman, c’est son univers, c’est indéniable. Grâce à un worldbuilding ambitieux et parfois vertigineux, l’autrice mêle avec intelligence science-fiction climatique et fantasy. Au menu, un concept aussi original qu’immersif, des cités végétales flottantes contrôlées par l’élite de la société (les architectes) et leur magie appelée trajection. Du côté de l’ambiance, l’inspiration vient de la culture et de la philosophie hindouistes : réincarnation, interdépendance des êtres, ou encore esprits de la nature (yakshas). Le tout confère au récit une atmosphère dépaysante et rare, pleine de mystère. Mais cette densité a un prix, la magie de la trajection est parfois complexe à appréhender et il faut accepter d’être quelque peu désorienté. Ce n’est pas un univers qui se donne immédiatement.
Rao ne se contente pas d’un décor spectaculaire. Elle construit une société hiérarchisée où une caste d’architectes concentre le savoir et le pouvoir de la trajection. La dépendance à cette élite crée un système ségrégationniste, autoritaire et, bien entendu, verrouillé. Le roman nous interroge avec pertinence sur les liens entre puissance technique/magique et domination, ou encore sur la fabrication du récit historique par les élites. Ici, la survie n’est pas seulement matérielle : elle est idéologique.
Un mariage qui sombre pour un début d’émancipation
Au cœur de cette fresque écologique et politique, la relation entre Iravan et Ahilya agit comme un miroir intime de leur société, une vision plus minimaliste des enjeux sociétaux. Ahilya, qui est une archéologue, est dépourvue du pouvoir de trajection. Elle incarne la curiosité, la mémoire et la pensée critique. Sa position, qui est proche du pouvoir par son mariage, mais extérieure au cercle des architectes, lui permet de questionner les fondements mêmes du système. Elle observe, doute, analyse, puis peu à peu, s’émancipe.
Iravan, quant à lui, est prisonnier de son statut. Il est puissant, respecté, et est aussi enfermé dans une logique de responsabilité et de contrôle. Là où Ahilya cherche à comprendre, il cherche à maintenir. Leur mariage, fragilisé par les non-dits et l’absence, révèle les tensions entre amour et domination, et, malheureusement, entre partenariat et hiérarchie.
La relation entre Iravan et Ahilya occupe malheureusement une place trop centrale. Les conflits sont parfois répétitifs, la dynamique « je t’aime moi non plus » s’est montrée ennuyeuse, et certaines scènes flirtent avec le mélodrame. À plusieurs reprises, la tension conjugale semble diluer l’urgence politique. Malgré un parallèle entre domination conjugale et domination sociale pertinent, son traitement manque parfois de subtilité et d’économie.
À la lecture de cette critique, on pourrait se demander si ce livre dénonce le patriarcat ? Pas frontalement. C’est davantage une critique subtile des structures de pouvoir. Un beau roman, qui présente une société reposant sur une élite dont le prestige et l’autorité créent un déséquilibre social, mais dont l’insistance sur le mélodrame conjugal déséquilibre l’ensemble et atténue la force de son propos. Un premier tome fascinant, exigeant et imparfait , qui impressionne par son monde plus que par ses personnages.