Dans (Re)Lire, nos rédacteurs se penchent sur des œuvres qui ne sont pas des nouveautés, mais qui ont marqué la littérature. Qu’il s’agisse de succès intemporels ou d’ouvrages injustement méconnus, venez (re)découvrir ces pépites du passé à nos côtés.
Comment parler de la science-fiction moderne sans mentionner le très fameux Hypérion de Dan Simmons ? Sorti aux États-Unis en 1989, il a reçu les plus prestigieuses récompenses du genre (il a notamment obtenu le Prix Locus du meilleur roman de science-fiction ainsi que le Prix Hugo en 1990, parmi de nombreux autres), faisant de ce premier tome des Cantos d’Hypérion une œuvre incontournable de la science-fiction, et plus précisément du genre du space opera.
« Au commencement était le Verbe. Puis arriva le traitement de texte, et leur foutu processeur de pensée. La mort de la littérature s’ensuivit. Ainsi va la vie. »
Dan Simmons, Hypérion, Pocket, éd. 2014, p. 240.
En route, mauvaise troupe
Au xxxviiie siècle, Hypérion est une planète prenant place aux confins de l’Hégémonie (un gouvernement interplanétaire mis en place par les communautés humaines). Sur cette planète, dans la vallée des terribles Tombeaux du Temps, se terre le Gritche, créature mythique et terrifiante qui attend son heure pour sortir de sa tanière. Les Extros, une communauté d’humains rebelles qui ont créé leur civilisation hors des règles de l’Hégémonie, semblent, eux, préparer l’assaut d’Hypérion pour réveiller le Gritche. C’est alors que sept pèlerins sont envoyés à la rencontre du monstre pour empêcher son éveil en veillant à ce que les Tombeaux du Temps demeurent scellés.
L’expression de la démesure…
Si Hypérion impressionne, c’est par sa densité. Entrer au sein d’un nouvel univers, notamment par le biais du space opera, est toujours chose complexe et Dan Simmons ne fait absolument rien pour faciliter la tâche. Le commencement des Cantos d’Hypérion est retors : sont introduits sept personnages qui vont vivre ensemble tout un voyage en apprenant à se connaître pour, dans un cliché détourné, mieux pouvoir combattre le mal, ou tout simplement passer le temps. Hypérion signe la rencontre entre Lénar Hoyt, un prêtre catholique, Fedmahn Kassad, un colonel palestinien, Martin Silenus, un poète bicentenaire, Sol Weintraub, un universitaire et père d’une fille à la vieillesse inversée, Brawne Lamia, une détective connaissant bien l’intelligence artificielle, Het Masteen, un templier, et enfin Le Consul, une figure diplomatique de l’Hégémonie. L’introduction de ces sept personnages permet non seulement d’apprendre les caractères de ceux que le fil scénaristique suit, mais également des tenants et aboutissants de cette fameuse Hégémonie, soit presque l’intégralité des bases de l’univers de Dan Simmons. Chaque figure provient d’une planète différente mais est liée à ce qui semble se dessiner comme l’antagoniste principal du roman. Ils possèdent tous des histoires très différentes, aux thématiques complètement divergentes : du deuil à la solitude en passant par la revanche, le désespoir, l’amour, la maladie ou la religion, les sept pèlerins de l’Hypérion de Dan Simmons sont des archétypes aux contextes tellement développés qu’ils prennent leur indépendance face à leur destin.
…au détriment du rythme
Cet impressionnant roman n’est cependant pas dénué de défauts ambigus. En effet, l’une de ses forces est le renouvellement perpétuel du matériel contextuel qu’il délivre, mais il s’agit aussi de sa grande faiblesse. Si les facettes de cet univers gigantesque sont si bien décrites, sont si approfondies par l’auteur, et sont si crédibles, c’est à cause de la narration indigeste du roman. Chaque chapitre de ce gros ouvrage est focalisé sur un personnage qui va raconter son histoire et le cheminement qu’il a parcouru pour être présent, au jour de son récit, au sein du vaisseau menant les pèlerins au terme de leur voyage. Certes, il s’agit d’une mise en place assez originale pour l’époque, mais il est impossible de dire que ce procédé a bien vieilli. La formation du roman en une suite de récits n’ayant rien à voir entre eux pour expliquer les origines de chaque personnage, ses motivations, ses défauts, pour mieux les comprendre ainsi que l’univers hégémonique au sein duquel ils évoluent, cela rend la lecture lente, parfois ennuyante et souvent redondante. Ce n’est évidemment pas une généralité, car il y a des histoires plus inspirantes que d’autres, mais l’idée de lire un roman qui ne parle pas de ce qu’il devrait laisse perplexe. C’est, en revanche, un moyen très astucieux de faire pénétrer violemment le lecteur au sein de ce pêle-mêle spatio-politico-religieux qu’est le régime hégémonique de cet univers.
Le premier tome des Cantos d’Hypérion a une volonté toute particulière : ne pas promettre au lecteur des illusions de grandes aventures, de quêtes impossibles. Il ne fait qu’introduire à l’immense univers de son auteur grâce à des insertions et digressions originales, bien que datées, sur le passé des personnages – relevant ainsi du registre de l’intime. Lecteurs amateurs de défis, tentez Hypérion !