Ça y est, nous y sommes : voici le dernier volume du premier cycle des Archives de Roshar, la saga la plus complexe de tout le Cosmère ! Cette conclusion maîtrisée clôt plusieurs arcs majeurs tout en en amorçant de nouveaux, qui prendront toute leur importance dans le second cycle ou dans de prochains romans du Cosmère. Ce volume se concentre sur les cinq derniers jours du Duel des Champions, opposant l’Éclat Abjection à Dalinar, le champion d’Honneur. Il offre une occasion exceptionnelle d’apprécier toute la richesse du worldbuilding amorcé il y a une dizaine d’années. Toujours traduit par Mélanie Fazi, la France a eu la chance de le découvrir peu de temps après sa publication originale (2024).
Centré sur Kaladin et Szeth, ce volume impressionne par son ampleur, sans aucune mesure avec les débuts de la saga. On y suit la quête de Kaladin à la recherche du Vent, celle de Szeth pour purifier Shinovar et laver son nom d’Avérite, la lutte de Shallan contre les Sang-des-Spectres dans le Royaume spirituel, le combat d’une vie d’Adolin en Azimir, le dernier front de Sigzil dans les Plaines brisées, et enfin la recherche de la vérité par Dalinar et Navani, à la poursuite d’Honneur et de Ba-Ado Mishram. Chaque intrigue de cette conclusion de cycle captive et s’entrelace avec les autres, rendant la lecture à la fois dense et passionnante.
Nous avons apprécié cette fin de cycle, qui possède certes de nombreuses qualités, mais aussi quelques défauts mineurs. C’est également le moment de dire au revoir à quelques personnages. Certains réapparaîtront, certes, mais jamais de la même manière qu’auparavant.
« Malice était, selon ses propres explications, venu sur Roshar spécifiquement parce qu’il avait pu sentir que des événements importants étaient imminents. »
Les cinq derniers jours (Résumé d’appel du roman)
« Je n’aurais jamais dû vous choisir, Dalinar. Vous êtes né de la guerre, et le sang vous suit comme une ombre. L’unique chose que vous sachiez faire, c’est briser. Lorsqu’on vous dit non, vous vous contentez de cogner plus fort – car la vie vous a apprisque c’est ainsi qu’on obtient ce qu’on veut. Mais parfois, malgré tous vos efforts pour le nier, le monde n’a pas besoin de ce que vous voulez.»
Il ne reste plus que cinq jours à Dalinar avant d’affronter dans un duel à mort le champion d’Abjection. Dans cinq jours, la bataille pour Roshar se terminera. Dans cinq jours, le destin du Cosmère tout entier changera à jamais.
À la recherche d’Honneur
Comme vous le savez certainement, le Cosmère est l’univers étendu dans lequel se déroulent les histoires des Archives de Roshar, mais aussi celles de l’autre grande saga de Brandon Sanderson, Fils-des-Brumes. De la même manière que sur la planète Scadrial, où la magie locale résulte de la présence de deux Éclats (que l’on pourrait assimiler à des divinités), Ravage et Sauvegarde, la planète Roshar abritait autrefois trois Éclats, chose rare à l’échelle du Cosmère : Culture, Abjection et, bien sûr, Honneur.
Durant toute la saga, l’un des mystères les plus récurrents concerne le sort d’Honneur : que lui est-il arrivé, pourquoi n’est-il plus présent, et depuis quand ? Ce dernier volume apporte des éléments de réponse à ces questions, et certaines révélations pourraient bien ne pas être celles auxquelles vous vous attendiez.
«Je crains le pouvoir, Dalinar, plus que Taravangian. Je crains également Honneur. Ces pouvoirs n’étaient pas destinés à être détenus séparément – chacun d’entre eux est déformé sans les autres.»
Huit intrigues et des intermèdes pour des pauses bienvenues
Ce dernier volume se révèle particulièrement dense, avec pas moins de huit intrigues menées en parallèle, réparties sur toute l’étendue de la planète. Brandon Sanderson possède suffisamment d’expérience pour ne pas perdre le lecteur au fil de cette progression. Si l’enchaînement des intrigues demeure globalement fluide, certaines souffrent néanmoins d’un manque de développement, nous pensons notamment à celle de Venli.
Contrairement à d’autres sagas de fantasy, les Archives de Roshar ne versent pas dans le manichéisme. Nous avons ainsi bénéficié de nombreux points de vue du côté de ceux-qui-écoutent et de ceux-qui-chantent, comme ceux de Rlain, Eshonai, Venli, mais aussi à Raboniel dans le quatrième livre Rythme de guerre. Heureusement, les personnages de Rlain et Venli sont particulièrement bien écrits : ils nous permettent de nous identifier à eux tout en offrant une compréhension plus fine de la culture native de Roshar, avec ses nuances, ses conflits et ses aspirations propres.
Comme dans chaque volume des Archives de Roshar, les intermèdes entre les parties (ou, dans ce livre V, entre les journées) offrent des respirations bienvenues au sein de la grande fresque. Certains servent de zooms sur des événements se déroulant en coulisses, d’autres se concentrent sur Taravangian en plein apprentissage de son nouveau statut, tandis que d’autres encore instaurent de belles continuités avec les intermèdes des débuts de la saga.
Chaque volume des Archives de Roshar obéit à une architecture narrative qui peut parfois sembler rigide, avec ses prologues reliés à un même événement, aux intermèdes, aux épigraphes ou encore aux chapitres en points de vue multiples. Or, comme en écho à la fin des temps qui se joue sur Roshar, cette structure commence ici à se fissurer, presque à se désagréger. Ce choix, loin de déstabiliser, amuse autant qu’il immerge davantage le lecteur ou la lectrice dans l’ampleur et le chaos de la conclusion de ce cycle ambitieux.
«Le peuple de Shinovar vénérait les Hérauts presque autant que le soleil, les lunes et les montagnes, qui étaient les plus grands des sprènes.»
Shinovar et Szeth : entre passé et présent
Une grande partie de l’intrigue, que ce soit dans le présent comme dans le passé, se déroule à Shinovar, le royaume situé à l’ouest d’Azir et le territoire le plus occidental de Roshar, à l’exception de la mystérieuse Aimia. Shinovar constitue le point de départ de la colonisation humaine sur la planète. C’est également là que se trouvent les monastères des Lames, chacun conservant la Lame d’un Héraut ou d’une Héraldesse.
Grâce à ce dernier volume, nous découvrons davantage Shinovar : ses coutumes, certains aspects de sa culture, mais aussi le passé de Szeth, l’un des héros majeurs du cycle, le célèbre Assassin en Blanc, affublé du titre d’Avérite. C’est précisément pour laver cet affront qu’il entreprend cette quête vers sa terre natale. Szeth n’était pas Avérite : les Néantifères sont bel et bien de retour, et ce, depuis la fin du deuxième tome, Le Livre des Radieux.
Szeth n’est pas seul dans sa quête : il est accompagné par Kaladin, le Béni des tempêtes, lui aussi engagé dans un cheminement personnel, à l’écoute du Vent et à la poursuite de son Cinquième Idéal. Rien n’est simple pour eux. Loin des champs de bataille de l’Est, ils auraient pu espérer un répit, mais le calme ne règne pas pour autant en Shinovar.
«Même quand vous vous trompiez, vous parveniez à y voir plus clairement que nous autres, Szeth. Vous n’êtes pas avérite. Nous avons nié le Retour.»
Le Royaume spirituel : la quête de la vérité
Dans l’univers étendu du Cosmère, une autre notion essentielle est celle des Trois Royaumes. Tous les habitants des planètes vivent dans le Royaume physique, autrement dit, la réalité matérielle. Mais deux autres plans existent en parallèle. Le premier est le Royaume cognitif, que nous connaissons sous le nom de Shadesmar : un univers miroir permettant des voyages plus rapides, mais aussi un monde habité à part entière (vous pourrez en apprendre davantage dans L’Île de Noirebraise). Enfin, il existe le troisième Royaume : le spirituel. Celui-ci touche aux dieux, à l’essence même de la magie. Ésotérique et mystérieux, il demeure incompréhensible et inaccessible pour la majorité des personnages… mais pas pour Malice, bien sûr.
Une grande partie de l’intrigue de ce dernier volume se déroule dans ce royaume. Nous y suivons en particulier Dalinar et Navani, lancés à la poursuite de la vérité autour de certains événements historiques, depuis le passé le plus ancien jusqu’au présent. Nous y retrouvons également Shallan, Renarin et Rlain, engagés dans leur propre quête, sur la trace des Sang-des-Spectres.
Cette narration au sein de ce royaume est particulièrement excitante, car elle nous éclaire sur de nombreux événements du passé de Roshar : le début de la colonisation humaine, ainsi que la guerre éternelle qui oppose depuis 7 000 ans les humains aux ceux-qui-chantent.
«Mais elle avait la sensation que le destin lui-même – ou le pouvoir qui composait le Royaume spirituel – reconnaissait quand des événements étaient importants.»
La malédiction de l’immortalité
Un autre grand thème de ce dernier volume, et de toute la saga, est celui de l’immortalité et de ses conséquences souvent désastreuses sur la psyché et la santé mentale.
Qu’il s’agisse des Éclats, des anciens Hérauts ou des Fusionnés, ceux-qui-chantent, l’immortalité a laissé des séquelles profondes et durables sur tous ces personnages. La quête de l’immortalité est un rêve commun, mais ses effets néfastes sont trop souvent minimisés. Dès le début de Vent et vérité 1, nous savons que c’était le souhait de Gavilar Kholin et que cette ambition l’a conduit vers un destin funeste.
Du côté des dix Hérauts et Héraldesses, l’immortalité les a tous ravagés de la manière la plus cruelle. Certaines de leurs destinées nous sont déjà connues, tandis que ce volume révèle de nouvelles facettes de leur tragédie.
«Dans chacun des cas, le Père-des-tempêtes avait rejeté le candidat. Tous devenaient trop hautains, trop avides d’immortalité ou de pouvoir.»
Colonisation et guerre éternelle
Toute la saga des Archives de Roshar peut se lire comme une vaste métaphore de la colonisation de l’Amérique du Nord par les colons européens. Une grande partie de l’histoire porte sur la guerre éternelle entre les humains et les ceux-qui-chantent, les habitants natifs de la planète.
Cette Désolation, qui se déroule tout au long de la saga, n’est en réalité que l’une des nombreuses « Désolations » ou « Retours » du point de vue des natifs. Pourtant, cette Désolation-ci est singulière : elle découle d’événements remontant à des milliers d’années, dont certaines révélations sont explorées dans ce dernier volume.
«Chaque fois que nous prenons une lance ou une Lame et massacrons quelqu’un pour cette terre maudite, nous devenons des Néantifères. Membres de ceux-qui-chantent ou humains, ça revient au même.»
Quels enjeux pour le Cosmère ?
Ce dernier volume constitue un véritable point de convergence d’enjeux pour tout le Cosmère : la planète Roshar y abrite l’Éclat Abjection, le plus destructeur des seize. Roshar a été le théâtre de l’une des guerres les plus terribles de tout cet univers.
Le destin de Roshar, et de tout le Cosmère, se joue autour de la manière et des raisons pour lesquelles Abjection doit être contenu sur cette planète, au prix du sacrifice de sa population ou de celui du Cosmère tout entier. Entre enjeux galactiques et planétaires, secrets et vérités révélées, le combat s’annonce à la fois brutal et chargé d’honneur… du moins, de ce qu’il en reste.
Que dire si ce n’est que nous avons été pleinement comblés par ce dernier volume, qui, encore une fois, se présente comme un véritable pavé. Des secrets sont révélés, certains personnages atteignent leur idéal, d’autres voient leurs arcs se déployer de manière plus nuancée, mais la narration prend soin de chacun d’eux. Revenir dans la lecture d’un volume des Archives de Roshar, c’est comme retrouver un lieu familier et réconfortant, avec ses habitudes et ses classiques. Dix ans se sont écoulés depuis le début de la saga, et ce fut un réel plaisir de suivre la vie de personnages tels que Kaladin, Shallan, Dalinar, Navani, Venli, Rlain, Szeth, Rysn et, bien sûr, Malice. Ce dernier, voyageur entre les sagas, joue ici un rôle majeur et intervient à de nombreuses reprises pour soutenir les autres personnages. Une fois encore, Brandon Sanderson démontre tout son amour pour l’univers étendu du Cosmère, en concluant l’un de ses cycles de la plus belle des manières. «La vie avant la mort. La force avant la faiblesse. Le voyage avant la destination.»