Les Sœurs démentes d’Esi de Tashan Mehta : une grande folie

Tashan Mehta a mis cinq ans et vingt-quatre versions pour achever une œuvre sans pareille : un roman de fantasy dont la folie affleure dans chacune des voix façonnées par l’autrice. Les Sœurs démentes d’Esi, publié chez L’Atalante et traduit par Mathilde Montier, est à l’image de cette ambition. L’écrivaine a vécu à Goa durant l’écriture du livre, une expérience qui a nourri sa réflexion.

Tashan Mehta résume son roman en ces termes : l’histoire de deux sœurs en quête d’identité et d’origine, embarquées dans un voyage à travers trois univers, avec la Baleine de babel, le festival de la Folie et le muséum de la Mémoire collective.

Si cette présentation peine à rendre pleinement perceptible la démesure du texte, c’est que sa singularité s’éprouve avant tout dans la lecture, au fil de ses multiples parties et de la pluralité de ses points de vue. L’autrice le souligne dans plusieurs entretiens : ce livre exprime son rapport à son indianité, une vision où la narration se déploie à travers le collectif.

Cette critique sera l’occasion d’explorer les nombreuses qualités de l’ouvrage : sa pluralité de voix, la puissance du collectif, la représentation de la folie et la manière dont un simple dicton peut se transformer en mythe.

« Je lui ai dit : sœur est un mot spécial ; c’est une relation unique. Il faut être folle pour aimer de la sorte. »

Deux sœurs et trois univers (Résumé d’appel du roman)

Connaissez-vous la forme que prend la folie ?

Deux sœurs, Myung et Laleh, sont les gardiennes de la baleine-univers de babel. Elles explorent ses chambres cosmiques, se racontent des histoires et louent la Grande Wisa – leur créatrice. Pour Laleh, leur mission est toute sa vie. Pour Myung, ce n’est pas assez. Laleh s’épanouit au rythme du chant insouciant de la baleine quand sa sœur n’entend que le silence. Des questions existentielles la tourmentent : y a-t-il d’autres gens, quelque part ? Qui est la Grande Wisa, et pourquoi les a-t-elle créées ? Alors Myung quitte la baleine de babel pour naviguer sur la « mer noire » et explorer ses « îles » aux formes changeantes. Leur séparation va changer le monde.

La sororité au centre du récit

L’histoire de Myung et Laleh s’inspire de l’autrice et de sa fascination pour les liens familiaux dans toute leur complexité et leur violence émotionnelle. Comment deux sœurs ayant partagé toute leur vie peuvent-elles à la fois ne pas se comprendre et pourtant tout saisir l’une de l’autre ? C’est là l’une des beautés du roman de Tashan Mehta.

Laleh et Myung ne sont pas les seules sœurs du récit. Ce thème de la sororité tient à cœur à l’autrice : elle-même confie, dans une interview, entretenir avec sa sœur une relation complexe, faite d’amour autant que de rejet. Le roman en rend compte avec justesse. Le lien entre deux sœurs y apparaît singulier : elles peuvent se connaître intimement tout en demeurant profondément différentes. C’est peut-être là que résident toute la magie et toute la tension de cette relation.

L’indianité et le collectif

Rien ne nous avait préparés à cette lecture, non pas qu’il soit possible d’anticiper un tel bouleversement. Elle s’est déployée en plusieurs temps, à l’image de ce roman mosaïque où chaque histoire, chaque île, chaque monde forme un univers autonome.

Quels liens peut-on tisser entre la Baleine de babel, le monde d’Ojda et d’Esi, ou encore la famille Kilta, dans toute l’ampleur de leur lignée ? La folie traverse l’intrigue comme un fil vivant ; elle habite chacun des Kilta. Certains possèdent la double vue, d’autres nourrissent l’ambition de bâtir des mondes.

Même la structure du texte répond à cet impératif de folie. Ponctué d’articles scientifiques, des mystérieux carnets de Myung et d’extraits du muséum ou du Dictionnaire de l’inexplicable, le récit voit ses trois grandes histoires gagner en intensité, vibrantes d’une étrange folie. Nous ne saisissons pas tout, et c’est précisément l’une des intentions de l’autrice, qui excelle dans cet art de l’inexplicable. Cette part de folie fait pleinement partie du voyage.

Ni temples, ni saris, ni dieux (selon les mots de l’autrice1) : ce roman ne reconduit aucun des clichés orientalistes, si souvent ressassés dans certaines fantasy aux décors indiens. Ce n’est pas une fantasy indienne telle que vous l’attendriez, et pourtant, elle l’est profondément. Elle l’est dans sa structure, dans son langage, dans l’expérience même de l’autrice, qui est indienne et a vécu à Goa pendant l’écriture, et dans cette forme du collectif qui transparaît dans tout le récit.

«Ne laisse pas les sœurs démentes m’emporter.»

L’étude diachronique du merveilleux : de l’origine des contes et des dictons

Un autre aspect particulièrement fascinant du récit réside dans la manière dont une histoire ancienne se transforme en dicton, puis en expression du quotidien. L’autrice explore avec finesse la façon dont le passé façonne le présent et comment, en retour, le présent reconfigure la mémoire.

Nous avons particulièrement apprécié la diversité des voix qui gravitent autour des récits principaux, notamment les nombreux articles scientifiques disséminés dans le roman. Une notion revient à plusieurs reprises : celle de l’étude diachronique du merveilleux, qui imprime durablement les esprits et nourrit nos imaginaires. La vie de certains protagonistes est si ancienne qu’elle en devient légendaire, au point d’être érigée en objet d’étude scientifique.

Comme évoqué précédemment, tout n’est pas explicité et c’est heureux. Quelques repères temporels nous sont néanmoins offerts, et l’on découvre que certains apartés se déroulent en l’an 89 000 et au-delà. La déroute, l’ampleur, le vertige : tout cela fait pleinement partie du voyage.

Chaque grande histoire du récit se déploie comme un conte inscrit dans un univers en expansion, lui-même enchâssé dans d’autres mondes. Blajine et Myung, Myung et Laleh, Esi et Wisa : leurs trajectoires s’entrelacent au sein d’une fresque qui traverse les millénaires, où une baleine vole à travers la mer noire, un muséum du collectif rempli de musiques et de mémoires et un festival de la folie qui se déroule tous les cent ans.

«C’est ainsi qu’un fragment du passé d’Esi dont nul ne se souvient devient une histoire que l’on raconte le soir aux enfants luddites à titre d’avertissement contre l’avidité et la folie. Puis elle évolue en conte populaire, jusqu’au jour où un voyageur, un marin ou un marchand s’en empare et que, voyageant d’île en île à travers la mer noire, elle finit par se nicher dans l’esprit d’un marin en pleine tempête, où elle éclot, incisive, salée et solide, sous la forme d’une diction maritime.»

Une grande folie

De la folie végétale qui sublime la couverture du roman (d’Upamanyu Bhattacharyya) à la folie qui imprègne les chambres de la Baleine de babel, jusqu’au vertige du festival d’Esi, la folie s’impose comme le véritable cœur du roman. En français, elle est traduite par le terme tout aussi éloquent de « démence ».

Le livre en explore plusieurs formes : la folie marmonnante, où les idées se chuchotent d’avant en arrière, en boucle, et la folie plus radicale, celle qui nous défait de tout ancrage, de tout lieu, de toute époque.

La narration, elle, ne cherche pas à nous guider ni à simplifier l’accès au sens. La compréhension naît des personnages, de leur caractérisation fine, qui permet l’émergence d’un worldbuilding intimement lié à la pluralité des voix, à leurs trajectoires et au langage même du récit.

Et que dire du fameux Festival de la folie ! Nous vous laissons le plaisir de le découvrir par vous-même, mais nous pouvons vous assurer que ce n’est certainement pas ce à quoi vous vous attendez.

Rappelons l’exploit accompli : l’autrice a mis cinq années à donner vie à cette œuvre unique. Elle a dû, tout au long de ce temps, définir qui elle souhaitait être pour pouvoir enfin achever l’histoire de ces deux sœurs en quête de leurs origines. Et cette recherche des débuts n’est sans doute que le début d’un voyage bien plus vaste.

Les Sœurs démentes d’Esi de Tashan Mehta s’inscrit pleinement dans cette nouvelle vague d’auteur·rices indien·nes qui, depuis une dizaine d’années, renouvellent les imaginaires de la fantasy indienne et de la fantasy en général. Les traductions françaises demeurent encore trop rares ; ce livre marque donc une étape essentielle. Merci aux équipes de l’Atalante ainsi qu’à la traductrice Mathilde Montier d’avoir permis cette publication. Dans plusieurs interviews, Tashan Mehta cite d’autres œuvres marquantes de cette scène contemporaine indienne. Nous pouvons notamment mentionner The Ten Percent Thief de Lavanya Lakshminarayan (2020), Latitudes of Longing de Shubhangi Swarup, ou encore The Jinn-Bot of Shantiport de Samit Basu (2023), parmi d’autres, à retrouver en fin de critique, dans la section « Pour aller plus loin ».

On ne ressort pas indemnes de ce voyage cosmique aux portes de la folie. En l’espace d’un roman de fantasy, Tashan Mehta nous fait découvrir trois univers en un, tout en explorant l’histoire intime de deux sœurs à la recherche de leurs origines et de ce qui les fait vivre. De la Baleine-univers en perpétuelle transformation, à un monde où une famille a perdu le sens de sa propre existence, jusqu’à cet espace fantastique où des îles sont des planètes et où la mer noire devient l’infini cosmique, Tashan Mehta s’impose définitivement dans nos mémoires et nos cœurs. Imprégné de son indianité, véritable lettre d’amour à la nature sauvage et à la beauté de sa ville de Goa, Les Sœurs démentes d’Esi est un roman d’imaginaire à lire de toute urgence.

Merci à l’Atalante pour ce magnifique service presse !

Pour aller plus loin

La folie des podcasts

Tashan Mehta aime partager ses réflexions sur son roman, et ce, depuis plusieurs années. Les Mille Mondes vous propose une petite section « Archives », où vous pourrez librement explorer podcasts et interviews de l’autrice. Il faudra être prêt à écouter de l’anglais, mais le voyage en vaut largement la peine :

La folie d’Italo Calvino

La référence qui revient sans cesse dans les interviews lorsqu’on parle des inspirations de Les Sœurs démentes d’Esi est celle d’Italo Calvino et de son ouvrage Les Villes invisibles (1972). Ce livre a profondément marqué Tashan Mehta et l’a influencée tout au long de l’écriture de son roman. Elle admire le génie de Calvino, sa maîtrise du langage, sa poésie, et sans doute un brin de folie, et s’en inspire pour sa propre écriture. Elle reprend notamment sa capacité à utiliser plusieurs voix et structures pour construire une histoire à la fois riche et multiple.

Voici le résumé d’appel, cité à partir de son édition française chez Gallimard :

«Les villes comme les rêves sont faites de désirs et de peurs, même si le fil de leur discours est secret, leurs règles absurdes, leurs perspectives trompeuses ; et toute chose en cache une autre.
 – Moi, je n’ai ni désirs ni peurs, déclara le Khan, et mes rêves sont composés soit par mon esprit,soit par le hasard.
 – Les villes aussi se croient l’œuvre de l’esprit ou du hasard, mais ni l’un ni l’autre ne suffisent pour faire tenir debout leurs murs. Tu ne jouis pas d’une ville à cause de ses sept ou soixante-dix-sept merveilles, mais de la réponse qu’elle apporte à l’une de tes questions.»
 
À travers un dialogue imaginaire entre Marco Polo et l’empereur Kublai Khan, Italo Calvino nous offre un «dernier poème d’amour aux villes» et une subtile réflexion sur le langage, l’utopie et notre monde moderne.

La folie de la traduction

Nous devons la traduction depuis l’anglais à Mathilde Montier. Elle se consacre principalement aux genres de l’imaginaire et à la littérature young adult. Habituée des publications de L’Atalante, nous lui devons déjà de nombreuses traductions, notamment des romans de P. Djèlí Clark (Maître des djinns, La Guilde des queues de chats morts), de Martha Wells (Journal d’un AssaSynth), ainsi que La Cité de soie et d’acier de M. R. Carey, Louise Carey et Linda Carey.

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’ensemble de ses traductions chez l’Atalante, c’est par ici.

La folie de la fantasy indienne contemporaine

Nous le répétons dans notre chronique : Tashan Mehta n’est pas seulement une autrice brillante, elle est aussi une précieuse messagère des meilleures œuvres de fantasy indienne récentes. Après un voyage d’écoute à travers les podcasts, Les Mille Mondes vous propose une sélection qui compile les recommandations les plus marquantes de l’autrice :

« Prends garde aux baleines, car elles ne sont pas mortes, seulement endormies

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  1. Lors de la discussion entre Tashan Mehta et l’autrice Lavanya Lakshminarayan, elles ont abordé la question de l’indianité, en soulignant combien l’Inde est un pays d’une diversité telle qu’il serait illusoire d’en proposer une vision unique ou homogène. Il n’existe pas une indianité, mais bien des indianités. Nous citerons ici une phrase de Lavanya Lakshminarayan : « En Inde, pour chaque temple, il y a un parc technologique. » ↩︎

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