Glitchs, système défaillant

Après Nuages et Regards, J. Personne revient avec un troisième roman graphique dans lequel on retrouve son talent pour les personnages nuancés, particulièrement humains et confrontés aux vicissitudes de la société. Glitchs, ce n’est pas qu’une histoire de speedrun (cette pratique qui consiste à finir un jeu vidéo le plus rapidement possible en utilisant tous les moyens disponibles), c’est le récit d’une dépression et de la manière de la gérer, d’une histoire d’amour 2.0, de la peur de l’avenir et des difficultés à affronter le quotidien… Une histoire de peurs et de joies qui résonne de façon tragique avec la réalité.

Speedrun

Lia a quitté La Réunion pour étudier en métropole. Malheureusement, confrontée à la précarité étudiante, la jeune fille sombre peu à peu dans l’isolement et la détresse psychique. Sa seule safe place ? Le jeu vidéo. Si la pratique l’isole du monde réel, elle lui permet de se réunir avec une autre communauté, en ligne, durant les streams de Blue Fire, une speedrunneuse passionnée, comme elle, par le jeu Flammie le maudit. Alors que les réformes gouvernementales menacent de plus en plus la vie de la jeune étudiante, Lia se réfugie dans les loisirs virtuels jusqu’à découvrir un glitch qui va lui permettre de sa rapprocher de la streameuse qu’elle admire. Paradoxalement, la réalité semble de plus en plus « glitchée » aux yeux de la jeune femme…

Percutant

Si Glitchs est aussi percutant, c’est parce que l’album fait douloureusement écho à la précarité qui sévit en France. Lia à beau être un personnage, sa difficulté à joindre les deux bouts malgré un job d’appoint en complément de sa maigre bourse étudiante n’est pas de la fiction. Tout comme la dépression qui en découle. Pour ne pas inquiéter sa famille, Lia ment sur sa situation, elle se prive de nourriture et de sommeil afin d’économiser pour pouvoir rendre visite à ses proches à La Réunion. Lorsque le gouvernement – incarné par un président au nom bien choisi – décide de couper toutes les aides destinées aux élèves, la jeune femme est incapable d’aller manifester avec son coloc, et préfère se réfugier dans le jeu pour ne pas sombrer.

Si le monde de Lia se met à « glitcher », ce n’est pas pour illustrer le fait qu’elle passe trop de temps devant les jeux vidéos, mais le déni d’un réel trop difficile à supporter. D’ailleurs, si le jeu vidéo sert ici à aborder des sujets difficiles, il n’est pas qu’un prétexte. On sent que Personne est vraiment passionné par le média et il est difficile de ne pas suspecter une part autobiographique dans sa manière de l’aborder. Et pour celles et ceux qui n’y connaissent rien, pas d’inquiétudes : Lia est une narratrice pédagogue, qui parvient à expliquer très clairement comment le jeu vidéo peut être à la fois un refuge, un loisir et un art.

Glitchs J. Personne page 99
Glitch n’est pas un bug dans la matrice littéraire : c’est un miroir. Celui d’une société qui maltraite une jeunesse désœuvrée et terrifiés par un avenir incertain, de relations sociales transformée par la numérisation de nos vies et de l’émergence de nouvelles manières d’affronter une réalité sordide. Avec justesse, honnêteté et pas mal de mélancolie, J. Personne tisse le portrait d’une héroïne bouleversante et terriblement d’actualité.

Album reçu en service presse.

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