Les Folles : le rire est une arme

Le nom de Dolores Alcatena est peut-être méconnu en Europe, mais elle est pourtant la scénariste et l’illustratrice de plus d’une quinzaine de bandes dessinées en Amérique latine. Cette année, les éditions Ilatina traduisent enfin l’une de ses œuvres, Les Folles, un roman graphique animalier surprenant et atypique, qui met en scène les créatures les plus mal-aimées de la savane : les hyènes.

« Nous chassons toutes ensemble et nous nous protégeons les unes les autres. Nous nous aimons. Pourtant, le monde nous méprise, car nous avons l’affront impardonnable d’être laides. »

Les Folles, Dolores Alcatena, Ilatina

Nous sommes les Folles

Les hyènes ne peuvent pas rivaliser avec les lions. Depuis leur arrivée, les matous les ont chassées de leurs terres et ont fait d’elles des charognardes. Jusqu’au jour où l’une d’entre elle décide de refuser la peur et d’aller chasser, comme ses ancêtres. Les lions pourront bien l’abattre, elle continuera à se rire d’eux. Et son rire sera repris par ses sœurs, et toutes se moqueront des lions. « Folles, elles sont folles », diront ces derniers. Car ainsi sont nées les Folles, celles qui partent au combat affronter la mort en riant.

Matrilinéaire

Bien plus qu’un récit sur le matriarcat animal, Les Folles parle de la façon dont le jugement nait du physique, de comment trouver sa place au sein d’une famille, de la manière de faire d’un défaut une force, de l’amour et, bien sûr, de la mort. L’histoire est découpée en chapitres qui explorent chacun l’un des moments clés de la vie de Namomo, une hyène qui ne parvient pas à s’intégrer au sein des Folles parmi lesquelles elle est née. Au fil du récit, alors qu’elle grandit, elle s’interroge, est confrontée à la violence, au deuil, à la méchanceté, mais également à la bonté désintéressée et à l’amour inconditionnel. Si le parcours de Namomo se veut parfois philosophique, il est surtout un parallèle de nos propres codes sociaux, de la manière dont nous faisons société et dont nous gérons le rejet.

Les Folles est pourtant loin d’être une aventure réflexive, la violence s’y déploie sous toutes ses formes, servie par un trait à la fois brut et précis qui donne de la beauté à la laideur. La nature y est peinte sans fard, sauvage et sublime. Dolores Alcatena est une artiste qui excelle dans la représentation de la dualité, et qui parvient à montrer du merveilleux dans la fange, de la joie dans la solitude, avec un ton et une mise en scène sincère. Crue, mais jamais gratuite, cette fresque animalière fait se côtoyer la noirceur et la lumière au travers d’un récit bien plus humain qu’il n’y paraît, où la sororité devient synonyme de survie.

Namomo n’est pas qu’une hyène, c’est aussi toutes les sœurs, les filles, les mères, celles qui doutent, qui cherchent un sens à leur vie, qui hésitent, se trompent, aiment, regrettent, pleurent, se battent, renoncent, fuient… Celles qui finissent par trouver la force de rire, même dans les pires épreuves, face à l’absurdité du monde. Toutes celles qu’on a un jour traitées de folles.

À la fin de l’ouvrage, Dolores Alcatena nous interroge : pourquoi tant de haine ? Dans la nature, il n’y a ni bonté ni ignominie, ni gentillesse ou méchanceté, encore moins de beauté ou de laideur, ce sont uniquement des caractères humains que nous collons aux animaux. À travers cet ouvrage, les hyènes quittent enfin la place de créatures stupides et cruelles à laquelle nous les avons mises, pour montrer une culture, une histoire, des rites et une personnalité qui rappellent que chaque être vivant est beau.

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