Et il n’en resta plus que (n-1) : l’enquête vertigineuse au cœur de soi-même

Publié en France par les éditions de L’Œil d’Or et traduit par Julien Wacquez, Et il n’en resta plus que(n-1) de Sarah Pinsker s’inscrit dans le champ de la science-fiction contemporaine tout en s’en affranchissant avec élégance. Derrière un concept de multivers désormais bien connu se déploie un roman à la fois introspectif et tendu, mêlant enquête en huis clos et réflexion sur l’identité, les choix de vie et les existences possibles.

Une convention pas comme les autres

Le récit prend place lors de la SarahCon, une convention réunissant des centaines de versions alternatives de Sarah Pinsker, issues de réalités parallèles. Scientifiques, musiciennes, universitaires ou celles qui ont vu leurs vies brisées : toutes partagent un socle commun, mais chacune incarne une bifurcation différente du destin.

La narratrice, une Sarah enquêtrice en assurances, découvre rapidement l’envers du décor. Ce qui devait être un événement festif et complexe en terme d’organisation bascule lorsqu’une Sarah est retrouvée morte. La convention se mue alors en une enquête en chambre close où chaque participante est à la fois suspecte et miroir potentiel de la victime.

Le multivers sans l’esbroufe

Sarah Pinsker choisit délibérément d’éviter les effets spectaculaires souvent associés à la science-fiction du multivers. Pas de grandes démonstrations technologiques ni de théories vertigineuses : le dispositif sert avant tout de cadre à une exploration profondément humaine.

Le multivers devient ici un outil narratif permettant d’observer, par contraste, le poids des décisions, des renoncements et des hasards. Chaque version de Sarah agit comme une variation subtile sur une même identité, soulignant combien celle-ci est fragile, contextuelle et façonnée par des choix parfois infimes.

Identité fragmentée

La richesse psychologique du roman réside dans cette confrontation entre des vies possibles. Voir coexister une Sarah épanouie dans la musique, une autre consumée par l’échec ou encore une scientifique rigoureuse impose une réflexion vertigineuse : qu’est-ce qui définit réellement un individu ? Le talent, les circonstances, la persévérance, ou simplement la chance ?

Cette mise en abyme constante invite les lectrices et lecteurs à projeter leurs propres regrets et interrogations dans ces trajectoires divergentes. Le roman dépasse ainsi largement le cadre de la science-fiction pour toucher à l’universel.

Entre polar et étude de caractères

Sur le plan narratif, Et il n’en resta plus que(n-1) trouve un équilibre remarquable entre thriller policier et roman psychologique. L’enquête progresse à un rythme soutenu, maintenant une tension croissante, tandis que les interactions entre les différentes Sarah, parfois cocasses, parfois profondément troublantes, enrichissent le récit.

Le huis clos accentue cette impression d’étrangeté familière : tout le monde se connaît intimement sans jamais s’être rencontré. Ce décalage permanent confère au roman une atmosphère presque surréaliste, où l’absurde côtoie une mélancolie diffuse.

Une écriture tout en nuances

La plume de Sarah Pinsker se distingue par sa fluidité et sa sobriété. L’écriture, précise et immersive, est traversée par une douce amertume qui renforce l’impact émotionnel du texte. L’étrange devient progressivement banal, et c’est précisément dans cette normalisation de l’inconcevable que le roman trouve sa force.

La traduction de Julien Wacquez mérite une mention particulière. Elle restitue avec justesse les nuances de ton, l’humour discret et la gravité sous-jacente du texte original, contribuant pleinement à l’immersion.

Un appareil critique stimulant

Fidèles à leur ligne éditoriale, les éditions de L’Œil d’Or accompagnent le roman d’un appareil critique en fin d’ouvrage. Analyses du texte, contextualisation de l’autrice et pistes de réflexion prolongent la lecture et transforment le livre en un objet hybride, à la croisée de la fiction, de la sociologie et de la réflexion scientifique.

Cet ajout, loin d’alourdir l’ensemble, offre au contraire des clés précieuses pour approfondir les thématiques abordées et mesurer toute la portée du récit.

Et il n’en resta plus que(n-1) est bien plus qu’une enquête de science-fiction. En se réappropriant un concept parfois galvaudé, Sarah Pinsker signe un roman sensible et intelligent sur l’identité, les regrets et les vies que l’on ne vivra jamais. Accessible sans être simpliste, profond sans être pesant, l’ouvrage s’impose comme une réussite majeure de la SF contemporaine, dont l’écho persiste longtemps après la dernière page.

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