Alors que ce service presse résistait à la lecture, la froide vérité qu’il porte est venue frapper aux portes du Venezuela ce 4 janvier. Protectorat, raconte un monde où les États-Unis auraient gagné la Seconde Guerre mondiale grâce à une technologie extraterrestre. Après avoir écrasé les nazis comme s’ils n’étaient rien, l’armée a poussé jusqu’en Europe de l’Est puis en URSS, écrasant les communistes avant les premiers soubresauts de notre guerre froide. Dans le pacifique, les Japonais sont également tombés et Mao a été défait dans la foulée. Une très grande partie du monde est alors sous protectorat étasunien.
Ray Nayler, au travers de ce recueil composé par Le Bélial’ en 2023 et repris par Le Livre de Poche en septembre 2025, livre un regard multiple sur les conséquences d’une domination totale de ce pays aux prétentions de paix, mais prompt à la guerre.
« Ne soyez pas naïve, répliqua la générale Lamarr. Nous avons les mêmes problèmes qu’aux États-Unis : des hommes sont prêts à déchirer le monde pour pouvoir le diriger. Ici, au moins, nous avons une chance de faire évoluer les choses dans le bon sens. Nous avons dans le gouvernement des alliés qui partagent nos idées. Un monde de paix et de connaissances au lieu d’une guerre perpétuelle. Mais nous ne sommes pas nés de la dernière pluie : il est nécessaire de tuer certaines personnes pour faire cesser l’injustice. Vous devriez le savoir soldat. Vous étiez dans notre unité pendant la guerre.»
Générale Hedy Lamarr, in Une fusée pour Dimitrios, Protectorats, Le Bélial’ / Le Livre de poche
Du rythme et de la densité
La grande difficulté des nouvelles tient essentiellement dans leur taille réduite. Or, quand on se plonge dans un univers imaginaire, il faut réussir l’exploit d’y entraîner son lectorat rapidement, sans le perdre. C’est un pari réussi pour l’auteur, grâce à son mélange de poésie, de rétrofuturisme et de violence crue. Éditorialement aussi, ce défi était de taille, car il fallait choisir les textes, les assembler et laisser la place à l’imagination des lecteurs et lectrices pour combler les vides, le tout en évitant de souligner d’éventuelles incohérences. L’aboutissement de ce travail est très convaincant sans pourtant faire de l’objet un chef-d’œuvre.
Les lecteurs et lectrices aimant les textes aux rythmes haletants ne s’y retrouveront pas. Cela a beau être des nouvelles, l’ensemble est assez contemplatif, parfois onirique ou même philosophique. C’est cette impression de flottement qui donne pourtant de la force aux récits, ils prennent leur temps pour nous faire réfléchir au monde qui nous entoure, à ce que sont le pouvoir, la technologie, la matière et l’amour. La complexité de ces réflexions enrichit l’univers et lui donne une densité et une cohérence étonnante en regard des thèmes – très variés – qui y sont abordés.
Poétique science-fictionnelle
En plongeant dans cet ouvrage, il est impossible de ne pas être pris par la langue de l’auteur. Alors qu’il nous parle de concepts scientifiques abrupts tels que la téléportation, on se retrouve à rêver, à fantasmer la danse des molécules qui se transforment. Il en va de même pour chaque texte, des thèmes variés et souvent abscons deviennent de véritables éloges à la science inventée pour cet univers. L’exploration des souvenirs se change en devoir de mémoire, la guerre froide devient une tragédie grecque, la robotique une réflexion profonde sur l’enfance, la parentalité et le deuil. Cette habileté littéraire permet à son auteur de nous transmettre des émotions tout en nous surprenant.
Guerre et paix… et uchronie
L’ensemble de ces textes ont pour point commun le tiraillement entre le devoir et la morale. Obéir à un ordre, un protocole ou une loi, c’est s’assurer la tranquillité ou la prévisibilité des conséquences de ses actes. Pourtant, le désir, la peur ou le besoin viscéral de suivre sa morale peut tout faire basculer dans l’imprévisible et le chaos. Ray Nayler nous fait explorer les deux possibilités dans ce recueil. On redoute les excès, les ambitions et l’hubris, on admire le courage face à l’impérialisme et on se désole de la naïveté de ceux qui exécutent les ordres sans se poser de question.
De la belle science-fiction qui sait rendre poétique la théorie de la relativité, tout en nous tenant éveillés grâce à ses messages politiques et à quelques scènes d’actions bien menées. C’est une belle découverte de cet auteur dont l’œuvre est très actuelle.