Avec Les limbes dystopiques, publié aux éditions Le Grimoire & La Plume, Christophe Künzi propose un recueil de nouvelles de science-fiction ancrées dans un futur proche, parfois à peine décalées de notre présent. Loin des grandes fresques spectaculaires, ces textes explorent des situations humaines, sociales et morales où le progrès technologique et organisationnel révèle ses zones d’ombre. Chaque nouvelle agit comme une expérience de pensée, mettant en lumière des dérives déjà perceptibles dans nos sociétés contemporaines.
La singularité de l’ouvrage réside également dans sa structure : chaque récit est accompagné d’un texte de coulisses dans lequel l’auteur explicite les intentions, les influences et le contexte de création. Cette mise en abyme enrichit la lecture en offrant un double regard, à la fois fictionnel et réflexif, et souligne la dimension profondément engagée du recueil.
Le principe du recueil
Les nouvelles qui composent Les limbes dystopiques abordent des thèmes variés : intelligence artificielle, automatisation des décisions, conformisme social, déshumanisation administrative. Toutefois, ces sujets ne sont jamais traités de manière abstraite. Christophe Künzi s’attache à des trajectoires individuelles, souvent ordinaires, confrontées à des systèmes qui les dépassent.
L’écriture se distingue par sa fluidité et par une certaine poésie discrète, contrastant avec la dureté des situations décrites. Le recueil alterne entre récits graves et textes plus satiriques, mais tous partagent une même volonté : interroger la place de l’humain dans des structures qui privilégient l’efficacité, la norme et la rationalité apparente au détriment de la complexité humaine.
Deux nouvelles marquantes
Jugement autonome – Quand la morale devient algorithmique
Jugement autonome s’impose comme l’un des textes les plus marquants du recueil. La nouvelle met en scène une intelligence artificielle embarquée dans une voiture autonome, capable de juger les actes humains et d’en tirer des conclusions radicales. Inspirée de la structure du Chant de Noël de Dickens, elle confronte son protagoniste aux conséquences sociales de ses décisions passées.
Là où Dickens offrait une possibilité de rédemption, Christophe Künzi choisit une voie bien plus sombre. La machine applique une logique froide, purement utilitariste, et conclut qu’un sacrifice individuel peut être bénéfique pour la collectivité. Le texte provoque un profond malaise en posant une question centrale : une décision rationnelle est-elle nécessairement juste ? En refusant toute consolation morale, la nouvelle souligne le danger de confier l’éthique à des systèmes dépourvus d’empathie. Le progrès, ici, ne fait pas mal quand il s’installe dans nos vies : le plus dur, c’est quand ça sort du cadre, quand ça s’exprime de façon imprévisible !
Allez les ploucs ! – La satire de la conformité
Avec Allez les ploucs !, le ton change radicalement. La nouvelle adopte une approche satirique et volontairement excessive pour dénoncer les mécanismes de contrôle social et de normalisation. Le récit suit une agricultrice issue du « Pluton », marginalisée par son environnement et confrontée à des conflits de voisinage. En cherchant réparation auprès de l’administration, elle déclenche un processus qui bouleverse son existence.
Cette démarche révèle peu à peu une vérité glaçante : la réalité dans laquelle elle vit est une construction artificielle, ses souvenirs sont falsifiés, et son identité a été façonnée pour répondre à des critères de conformité. Le monde décrit repose sur une illusion collective destinée à maintenir l’ordre et à éviter toute perturbation.
Le texte joue sur l’absurde et l’humour noir, multipliant les situations saugrenues et les logiques administratives poussées à l’extrême. Cette exagération, clairement assumée, renforce la portée critique du récit. Derrière le rire se cache une réflexion incisive sur la violence symbolique des systèmes normatifs, capables de satisfaire ceux qui s’y conforment tout en détruisant ceux qui en perçoivent la supercherie.
Une science-fiction humaine et dérangeante
Ce qui fait la force de Les limbes dystopiques, c’est sa capacité à conjuguer engagement et sensibilité. Christophe Künzi ne se contente pas de dénoncer des dérives : il en explore les conséquences intimes, psychologiques et sociales. Les personnages ne sont jamais de simples prétextes conceptuels ; ils incarnent des existences fragilisées, prises au piège de logiques qui les dépassent.
L’alternance entre gravité et satire évite toute monotonie et reflète la complexité du réel. L’humour, lorsqu’il est présent, n’adoucit pas le propos : il le rend au contraire plus percutant, en révélant l’absurdité de certaines dérives contemporaines.
| Les limbes dystopiques est un recueil lucide et profondément actuel. En explorant les frontières floues entre progrès et déshumanisation, entre rationalité et violence morale, Christophe Künzi propose une science-fiction qui interroge autant qu’elle émeut. Les textes de coulisses prolongent cette réflexion en ancrant les nouvelles dans une réalité éditoriale et sociétale bien concrète. À travers des récits parfois glaçants, parfois ironiques, l’ouvrage rappelle que les dystopies les plus inquiétantes ne sont pas celles qui se situent dans un avenir lointain, mais celles qui prennent forme discrètement, au cœur même de notre quotidien. |
Ouvrage reçu dans le cadre d’un service presse
S’inscrire à notre newsletter mensuelle :