Une infinité de jours et de nuits, une explosion à retardement

Depuis plusieurs années, la France se voit attribuer le titre de second pays le plus consommateur de mangas et animés au monde. Pour continuer de le mériter, les éditeurs français publient, de plus en plus, depuis quelques années maintenant, des œuvres nippones plus « classiques » pour faire découvrir au lectorat français les origines et pierres angulaires de leur centre d’intérêt japonais. Les éditions Akata ne s’éloignent pas de cette résolution puisqu’elles se chargent de la publication de Moto Hagio depuis 2023 avec Le Clan des Poe, son chef-d’œuvre. Après Léo et Barbara, l’entre-deux-mondes en 2024 – ce qui a permis une réédition des recueils (oubliés) des éditions Glénat, De la rêverie et De l’humain –, Hagio renaît en France début 2025 avec une œuvre singulière : Une infinité de jours et de nuits (qui fut vite suivie par la publication de ses Fragments d’espoir).

Un bien singulier panaché

Un philosophe grec bien connu du nom de Platon est complètement dépassé par la disparition d’une contrée légendaire, l’Atlantide. Alors qu’il apprend l’existence d’une mystérieuse île du nom d’Elcasie et qui recèlerait des descendants de personnes ayant vécu dans le territoire disparu, il décide de s’y rendre, mais embarque, sans le savoir, dans un long et violent voyage se rapprochant plus de l’épopée que de la promenade d’agrément.

Traversant le temps et l’espace depuis le passé jusqu’à un futur plus qu’inconnu, allant à la rencontre de personnalités mythologiques célèbres, comme Jésus de Nazareth, le dieu Poséidon, Siddhartha ou encore Ashura la terrible, Platon arrivera-t-il à découvrir la vérité derrière la disparition de l’Atlantide ? Et arrivera-t-il à sauver le monde du complot secret qui le menace ?

Une palpitante fable de l’(in)humain

Le manga de Moto Hagio, adaptant lui-même un roman de Ryû Mitsuse portant le même titre, est un tome unique massif, mais qui contient de très nombreuses qualités qui le démarque face aux autres titres du genre. Là où se côtoient dieux, entités immatérielles, machines et forces hostiles de l’univers, un petit groupe d’humains (qui ont été choisis bien malgré eux) vivent une aventure épique pour tenter de redonner à l’humanité ses lettres de noblesse, mais aussi ni plus ni moins que sa légitimité d’exister. Le cheminement du petit groupe de héros prend des allures de fresque épique et semble presque survolé tant les actions s’enchaînent. Les dessins très simplistes (tout en étant dotés d’un charme ancien), ne laissent pas la place à des batailles terribles, des pages entières de développement et de descriptions imagières de combats, qui sont pourtant nombreux, mais mettent plutôt l’accent sur l’importance des décors des multiples mondes que découvrent les personnages au fil de l’histoire. Ce combat presque manichéen du bien contre le mal (cependant complexifié par la présence d’Ashura), cet affrontement grandiose des humains contre les dieux dans des décors typiques de la science-fiction des années 1980, est une très belle épopée portant un superbe message sur l’humanité de chacun et sur le mérite de vivre sa propre destinée malgré les difficultés que l’on peut rencontrer sur le chemin.

Essoufflement d’un lecteur

Lire Une infinité de jours et de nuits invite au voyage physique des personnages, mais également au voyage de l’esprit du lecteur, tout cela sans s’arrêter, d’une façon tout à fait épuisante. Rire en trouvant un physique déplaisant à Poséidon, s’étonner en découvrant un Jésus espiègle, narquois et malicieux, s’émouvoir en plongeant dans les visions d’Ashura, s’arracher les cheveux devant la complexité d’une telle intrigue et de tels allers-retours dans l’espace-temps distordu… Se retrouver devant ce manga n’est pas simplement admirer une œuvre de Moto Hagio dont on aura connu des histoires plus simples, mais c’est partir en voyage dans le roman de Ryû Mitsuse. Plonger dans ce titre fait se retrouver le lecteur face à une mine d’informations en tout genre, parfois inconnues des occidentaux, pour lesquelles il y a un manque clair d’explications de la part de l’éditeur français, qui aurait pu introduire, à la fin du volume, un moyen de mieux comprendre les noms et lieux communs du christianisme ou du bouddhisme dont il est question au cours de l’histoire.

Immense fresque polythéiste (voire plurimythologique), toutes les religions tendent à s’assembler dans cette œuvre de Moto Hagio pour former un complot intergalactique inadmissible et régnant en maître sur l’univers. Les fanatiques de science-fiction sauront reconnaître un manga qui sort (vraiment) de l’ordinaire pour offrir une embarcation philosophique qui leur permettra de grandir.

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