Se méfier de l’eau qui dort, un objet littéraire déroutant, envoûtant et terrifiant !

Julia Richard cultive avec soin le flou sous toutes ses formes. Dans Se méfier de l’eau qui dort, publié aux éditions de l’Homme Sans Nom (HSN), l’autrice nous plonge dans un monde de rumeurs et d’on-dit, dans un village perdu on ne sait où. Tout y est étrange et atypique, de la narratrice interne et son langage oral teinté de patois, aux légendes locales qui prennent vie, en passant par l’ambiance malsaine qui entoure les lieux. Est-ce de l’horreur, du thriller, du fantastique ou bien une uchronie ? Ce roman est probablement tout ça à la fois.

« On dit qu’il existe une rivière, une merveilleuse rivière, une amante impossible, et vénéneuse capable du pire, qu’il ne faut surtout pas réveiller. »

Astrid, Se méfier de l’eau qui dort, Julia Richard, HSN

Bienvenue à Schmutzheim

Sans fixer de date ou de lieux, l’autrice laisse des indices nous permettant de nous orienter dans la ruralité austère de Schmutzheim. Si les intrigues s’empilent, celle qui est au centre de la narration est la quête de reconnaissance et de prospérité d’Astrid et sa petite sœur Ingrid. Leur grand-papy, Wilfried, veille au grain malgré ses douleurs chroniques et sa caboche qui flanche. Le trio est attachant, tour à tour iels sont affectueux‧ses, stricts ou capricieux‧ses. Grand-papy raconte depuis toujours des histoires étranges à propos de la rivière qui portera de terribles miracles et ensevelira le village et ses habitant.es. Les deux filles l’ignorent ou rient de ces histoires extravagantes. Elles préfèrent se concentrer sur leurs chèvres et la fabrication du fromage pour le vendre au marché.

Astrid, malgré la désapprobation du prêtre du village, a appris à lire auprès de Wilfried. Son goût pour les mots va la mener à voler des ouvrages dans la bibliothèque de la paroisse. Elle découvre un manuscrit qui pourrait lui sauver la vie autant que la condamner : un recueil de recettes d’herboriste. Aidée d’Ingrid, l’ainée se met à confectionner des baumes et autres remèdes afin de les vendre au village. Alors qu’elles leur viennent en aide, les habitants hésitent entre les traiter comme des sorcières et les remercier pour les soins qu’elles prodiguent. Pour ne pas arranger cela, leur grand-père joue de son don pour les prémunir de petits problèmes du quotidien. Il est capable, depuis toujours, de prévoir quelques mauvais événements, comme le manque d’œufs sur le marché ou le développement du verglas sur les routes. Elles sont accusées de provoquer ces malheurs qu’elles évitent avec aisance.

Puis la rivière s’éveille et les miracles changent tout.

Du féminisme fantastique

Si Julia Richard ne s’attendait pas à voir son roman orné de cette désignation, il s’inscrit visiblement dans la continuité résolument engagée des œuvres de l’autrice. Ingrid et Astrid représentent deux façons de vivre en tant que jeunes femmes. La plus jeune est idéaliste et rêve de rentrer dans les normes sociales qu’elle fantasme. Avoir un mari, des enfants, une vie bien rangée et, par-dessus tout, conforme aux attentes sociales. Au contraire, Astrid ignore les hommes tant qu’elle le peut, bien que cela ne la prémunira pas de leur violence.

Dans le village, les cocus sont mal vus, les femmes sont frappées sans ménagement et les espaces de divertissement et de réunion, comme le bar, sont réservés aux hommes. Ce village semblant sortir du début du siècle dernier a pourtant des relents d’actualité, certains espaces dans la ruralité étant toujours réservés aux hommes. La consommation d’alcool et l’isolement moral, culturel et physique sont également des thèmes forts de ce texte qui résonne avec notre époque.

Faites attention à votre réputation

Regarder les aller et retour du voisin, les fréquentations de la voisine et, au moindre faux pas, en faire une rumeur courante comme l’eau d’une rivière, voilà le cœur de ce roman.

Entre les jeux de mots, les miracles devenant malédictions et la maîtrise de la métamorphose, Julia Richard fait de ce roman un véritable zoo de monstres malgré eux. Les changements surnaturels qui semblent venir du ciel, incarnent dans la peau des bienheureux et bienheureuses l’image que les autres se font d’eux et elles. À chaque fois, on se demande ce qui a provoqué la transformation, pistant les regards et les rumeurs parcourant le récit. Le sort qui s’abat sur le village fait ressortir la nature profonde des habitants : peurs, envies, rancunes…

Si chaque personnage est détaillé et complexe, le groupe trouve sa propre voix. Quand l’un ou l’autre des patients d’Astrid la remercie, il n’échappe pas à l’emprise des chefs et des orateurs qui haranguent la foule, le prêtre au premier plan. La guérisseuse en a bien conscience et redoute le moment où les personnes qu’elle soigne se retourneront contre elle. Sa famille est mal vue, son grand-père délire, sa sœur se raconte des histoires de contes de fées et elle prépare des remèdes magiques. Autant de raisons pour le trio de devenir des boucs émissaires à la moindre contrariété du prêtre ou du village.

Une plume originale, un langage oral maîtrisé, une histoire prenante, Julia Richard signe ici une performance rare de justesse. Habituée des objets littéraires non-identifiés, l’autrice donne de multiples couleurs et niveaux de lecture qui en font un immanquablede la littérature fantastique et horrifique de ces dernières années.

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