Sutures : quand le mal engendre le mal

Si Sutures débute comme un polar sombre et glaçant, il bascule peu à peu dans le fantastique, jusqu’à mener ses lectrices et lecteurs vers un final des plus surprenants. Dérangeant, parfois malsain, ce roman court – plus proche de la novella – propose une revisite surnaturelle d’un thème tristement réel : les abus sur mineurs.

« […] l’homme était gentil avec lui. Il ne criait pas, il se montrait doux, presque trop. Il le laissait lire, errer à sa guise dans la maison. Ses gestes étaient prudents, retenus, comme s’il avait peur de le casser. Presque pudiques. Il ne semblait même pas le juger. »

Sutures, Livia, Yby éditions

Cohabitation

Depuis la mort de sa fille, Gordon Levy a été mis à pied. L’ancien flic se retrouve pourtant chargé par son commissaire d’une mission des plus surprenantes : s’occuper de Maximilien, un témoin clé dans une affaire de pédopornographie. Mais le garçon a subi tant de violences qu’il est plongé dans un profond mutisme. Alors que Gordon, habituellement bourru et expéditif, tente de faire preuve de patience et de compréhension pour rassurer son protégé, ce dernier se met à développer un amour subversif pour cet homme, le premier de toute sa vie à lui témoigner de la gentillesse. Pourtant, plus que la relation étrange qui se crée entre ce flic qui cherche à retrouver son rôle de père et ce garçon qui désire être enfin aimé et non utilisé, il y a les dons que semble posséder Maximilien. Alors que le temps passe et que Gordon et lui s’apprivoisent, le jeune homme montre des capacités de plus en plus étranges…

Tension

Si Livia nous laisse avec un final qui soulève beaucoup de questions – et dont plusieurs éléments sont laissés à l’appréciation des lecteurs et lectrices – la montée en tension de son récit se montre efficace. Le vocabulaire est cru, crédible, sans jamais tomber dans le graveleux malgré certains passages explicites. L’autrice montre parfois les sévices subis par son protagoniste, mais c’est dans ce qu’elle ne dit pas que se situe la plus grande part d’horreur. Dans ces mouvements involontaires de Maximilien, formé à l’obéissance dès sa plus tendre enfance, dans la fragilité de son corps décharné, dans cette morgue qui semble l’habiter durant la plus grande partie du récit, comme si les tortures avaient brisé tout ce qu’il possédait d’âme.

Gordon a beau se montrer plus classique dans son rôle d’ex-flic bourru et maladroit, il n’en est pas moins touchant dans ses tentatives de faire sortir son protégé de sa coquille, mais aussi, parfois, inquiétant, lorsqu’il s’interroge sur ses propres sentiments vis-à-vis du garçon. La manière dont leur relation évolue, dont Maximilien oscille entre créature fragile et personnalité terrifiante, dont il exhume les souvenirs traumatiques de son hôte, crée un étrange jeu de dupes entre eux. L’enquêteur endosse autant le rôle du protecteur que de la victime au fur et à mesure que son histoire et celle du garçon se révèlent curieusement liées.

L’incursion du fantastique se fait par touches progressives. D’abord on croit à un choix de mot qui peut prêter à confusion, puis, on s’imagine que certains événements sont dus à la fatigue du policier et au stress post-traumatique de son témoin. Jusqu’à devoir se rendre à l’évidence, au moment où le surnaturel ne peut plus être ignoré, alors que, comme Gordon et son supérieur, Logan, notre esprit rationnel cherche encore à expliquer l’inexplicable. Ainsi, Sutures glisse subtilement du polar à l’horreur, et nous laisse pantois lorsqu’on prend la mesure de son sous-texte. Néanmoins, comme dit en préambule, on regrette que ces révélations soulèvent des questions dont les réponses seront laissées à notre imagination. Pas d’incohérences pour autant, la novella assume sa part de mystère, mais ne s’en sert pas pour mettre des points de son récit sous le tapis.

Âmes sensibles s’abstenir, Sutures n’épargne pas la cruauté du viol, du deuil et des traumatismes qui s’ensuivent à ses personnages. Si le récit dérange par moments, c’est parce qu’il vient heurter nos doutes, gratter nos angoisses sociétales les plus profondes. Surprenant, frustrant et en même temps fascinant, Sutures est un récit à découvrir pour un public averti. Une histoire dont une seconde lecture met en exergue tout le sens caché lors de la première.

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