Robert Jackson Bennett est l’un des auteurs de fantasy les plus inventifs de ces dernières années. La Cité des miracles, paru chez Albin Michel Imaginaire en 2025, conclut la trilogie des Cités divines. Chaque volume met en lumière un personnage différent : La Cité des marches suivait Shara, La Cité des lames était centrée sur Mulaghesh et ce troisième tome donne toute la scène à Sigrud. Dernier volet d’une saga mêlant politique, mythologie et bouleversements technologiques, ce roman propose une exploration sombre et intime de la vengeance dans un monde qui n’en a toujours pas fini avec les dieux…
« Il est beaucoup trop près. Juste de l’autre côté de la rue. Mais il est repéré. Il n’y a rien de plus à faire. Certaines choses ne doivent pas être laissées au hasard. Il enfonce le bouton. L’explosion le jette à terre… »
Résumé des tomes précédents
Ce résumé n’est en aucun cas fait pour que vous évitiez la lecture des deux magnifiques romans précédents, mais pour vous rafraîchir la mémoire :
DansLa Cité des marches, Shara Komayd, espionne et diplomate de Saypur, est envoyée à Bulikov, ancienne capitale où les dieux ont été tués et où leurs miracles ont disparu. Elle enquête sur le meurtre d’un historien et découvre rapidement des complots autour des reliques divines et des secrets du passé. À travers cette enquête, Shara met au jour des tensions politiques entre Saypur et Bulikov et réalise que, malgré la disparition des dieux, leur influence continue de modeler la société et le pouvoir.
Dans La Cité des lames, on suit Mulaghesh, ancienne générale de l’armée de Saypur, envoyée à Voortyashtan, une ville en ruines après la chute des dieux, pour enquêter sur des troubles et prévenir une guerre. Elle doit affronter son passé traumatique et naviguer entre intrigues politiques, manipulations et résurgences de pouvoirs surnaturels. Le récit mêle action, guerre et suspense, tout en explorant la rédemption personnelle et les choix moraux complexes face aux conséquences du pouvoir divin et humain.
La vengeance comme seul moteur
Sigrud je Harkvaldsson devient ici le personnage central, mais c’est un homme brisé. Lui qui fut un ancien prisonnier politique et un ex-espion d’élite du royaume de Saypur vit dorénavant caché du monde. À la fin du deuxième tome, il a sombré dans la folie et tué des innocents suite à la mort de sa fille et c’est désormais dans la clandestinité que nous retrouvons le personnage. L’assassinat de Shara Komayd, son amie de toujours, le ramène immédiatement sur le devant de la scène. Dès lors, il n’a plus qu’une obsession : retrouver les responsables et les détruire. La vengeance n’est plus un choix : c’est la seule force qui le maintient en vie.
Cette traque devient une forme de quête punitive, le reflet direct de sa culpabilité et de la rage qui le consume depuis la perte de sa fille. La vengeance lui donne l’illusion d’un contrôle sur sa vie alors que son monde intérieur reste en ruine. Mais l’auteur nous montre que ce chemin le ronge autant qu’il frappe ses adversaires et Sigrud ne retient pas ses coups. La question de la rédemption traverse alors tout le roman : Sigrud peut-il encore accepter son passé, se pardonner, ou même protéger quelqu’un d’autre que lui-même ? Peut-il se voir autrement que comme une arme vivante ? Ce thème s’inscrit en parallèle de celui du monde qui s’émancipe peu à peu du divin : là où les sociétés tentent de tourner la page des dieux, Sigrud reste incapable de tourner la page de sa propre souffrance et de ses propres échecs. Les deux trajectoires évoluent côte à côte, l’une tournée vers la reconstruction collective, l’autre vers l’autodestruction intime.
De l’émancipation du divin à l’évolution technologique
La trilogie a toujours raconté l’émancipation des humains face aux dieux et ce tome pousse cette idée jusqu’au bout : la fin des divinités accompagne un renouveau, une mutation profonde du monde. Après un saut dans le temps entre le deuxième et troisième tome, les lecteurs et lectrices découvrent une société entrée dans une forme de révolution industrielle. Le monde est en pleine modernisation, on y découvre des trains, de nouvelles technologies (dont les armes à feu) et une bureaucratie grandissante.
Mais si le divin est censé avoir disparu, dans l’ombre, un complot prend forme, nourri par les vestiges d’anciens miracles et par la volonté d’un être maléfique. Un des dieux cherche à reprendre pied dans le monde et à imposer de nouveau son influence. L’équilibre fragile entre modernité et mythologie vacille et ce retour du divin menace de renverser tout ce que la société avait commencé à bâtir. Alors que les humains croyaient enfin s’être affranchis du joug divin, sont-ils sur le point de redevenir des esclaves ?
La Cité des miracles clôt la trilogie de manière puissante, en mêlant quête intime et transformation globale du monde. Le roman relie la trajectoire de Sigrud, entre vengeance, culpabilité et possible rédemption, à celle d’une société qui cherche à s’émanciper du divin tout en affrontant son retour inattendu. Même si le second tome emporte ici notre préférence, cette conclusion offre une réflexion forte sur la manière dont la vengeance ou la soif de pouvoir peuvent guider le présent ou façonner l’avenir.