(Re)Voir : 8th Wonderland, quand Internet incarnait la liberté

Dans (Re)Lire, nos rédacteurs se penchent sur des œuvres qui ne sont pas des nouveautés, mais qui ont marqué le cinéma, la littérature ou les jeux vidéo. Qu’il s’agisse de succès intemporels ou de titres injustement méconnus, venez (re)découvrir ces pépites du passé à nos côtés.


Sorti en 2008, à une époque où Internet était déjà bien répandu, mais encore très libre et indépendant, 8th Wonderland imagine un futur dans lequel le web permettrait à des activistes de s’unir contre le capitalisme, la démagogie des États ou encore la corruption au sein des institutions. Si, à l’époque de sa sortie, le film paraissait un brin surréaliste et gentiment anarchiste, il résonne différemment aujourd’hui, dans une société où le moindre élan contestataire est violemment réprimé.

Le pays des merveilles

8th Wonderland est le premier État virtuel fondé sur Internet pour contrecarrer la démagogie exercée par les détenteurs du pouvoir. Chaque semaine, ses citoyens votent sur les prochaines actions à mener pour faire réfléchir les gens et évoluer les politiques sociales. C’est ainsi que le Vatican se retrouve décoré de distributeurs de préservatifs, qu’une Bible de Darwin est imprimée en grand nombre et même qu’un accord atomique entre la Russie et l’Iran est empêché, grâce à une traductrice membre du pays numérique qui sabote volontairement l’échange. 

À mesure que de plus en plus de gens de tous horizons rejoignent le 8th Wonderland, attirés par ses valeurs libertaires et humanistes, les actions se radicalisent et les révolutionnaires du web font trembler non seulement les médias internationaux, mais aussi les services secrets occidentaux. Outre la volonté de les faire taire qui place une cible sur leurs têtes, les militants de l’État virtuel, de plus en plus nombreux, commencent à connaître des conflits internes.

Actions collectives

8th Wonderland est particulièrement intéressant dans sa manière de représenter l’action collective, son organisation et la manière dont elle est reçue par la population. Le film présente aussi une réalité intrinsèque à tout mouvement : la contradiction qu’il peut y avoir entre les valeurs et les actions, ainsi que la dissonance cognitive qui en résulte. Si les citoyens de cet État virtuel sont contre la peine de mort, peuvent-ils vraiment voter en faveur de l’élimination d’un dictateur sanguinaire ? La politique du « moindre mal »  trouve ses limites au fur et à mesure que les valeurs des membres se polarisent. De même, le système de vote binaire (à base de questions fermées, qui n’admettent qu’un « oui »  ou un « non »), où chaque citoyen à une voix de même importance et grâce auquel toutes les décisions sont prises, ne parvient plus à répondre aux questions complexes auxquelles le pays numérique fait face. Tandis que la force des actions menées par le collectif s’intensifie, les conflits émergent et, tout comme au sein de véritables organisations, des cellules se créent et se séparent du noyau principal.

Le film fait écho à de véritables problématiques, qui résonnent encore très fort avec l’actualité, comme dans cette scène lunaire où des stars du football sont enlevées et forcées de travailler une journée dans une usine Nike, au milieu d’enfants occupés à coudre des baskets. 8th Wonderland montre aussi avec brio la manière dont l’opinion publique peut être dévoyée – ainsi que, avec presque vingt ans d’avance, le rôle des médias dans la perception d’un mouvement – et comment opère la récupération politique d’une action. À ce titre, le personnage de John McClane (!), un imposteur prétendant être le fondateur du 8th Wonderland afin de profiter de la popularité de l’État virtuel pour faire de l’argent, n’est pas sans rappeler ces entrepreneurs qui récupèrent certaines causes et les vident de leur sens à des fins politiques ou commerciales. De même, la controverse qui finit par se créer autour du 8th Wonderland et de ses positionnements, et la façon dont le débat est orienté par certains journalistes, fait tristement écho à l’actualité médiatique.

Le film évoque la manière dont la résistance peut être qualifiée de terrorisme lorsqu’elle s’oppose à une politique ou à ses représentants. Il montre aussi l’émergence d’une pensée binaire, d’une politique du « tout ou rien » terriblement contemporaine.

Reconnaissance

Bien que le film ait reçu plusieurs récompenses et distinctions internationales, il s’est montré discret dans la presse spécialisée et est resté largement méconnu du grand public. Il faut dire que si son scénario séduit, sa réalisation à petit budget se montre moins convaincante. 8th Wonderland est un État qui se veut parfaitement égalitaire, sans leader ni figure de proue, et le film souffre en conséquence de l’absence de personnages principaux émergeant du casting pour s’en faire les avatars. De même, on peut lui reprocher un « cahier des charges » presque cliché de ses protagonistes : le couple musulman progressiste qui s’oppose au régime islamiste, le Colombien qui lutte contre les cartels…

Mais si 8th Wonderland a dérangé, c’est aussi à cause de son final, qui rappelle qu’aucune lutte ne s’est gagnée simplement en défilant dans les rues et que l’élite au pouvoir n’accepte de se préoccuper d’un problème que lorsqu’il la concerne directement. Doit-on se mettre au même niveau que celles et ceux que l’on combat pour gagner sa liberté ? Peut-on accepter de rogner sur ses principes au nom d’un avenir meilleur ? Bien prétentieux celui ou celle qui croiraient avoir une réponse universelle à ces questions propres à la morale de chacun.

Si 8th Wonderland montre comment les causes les plus nobles peuvent basculer dans la violence (à raison ou pas, c’est à chacun et chacune d’en décider), il nous rappelle également qu’aucune lutte n’est jamais perdue, qu’aucun échec ne signe la fin d’un combat et que la résistance émergera toujours, partout, même depuis les endroits les plus inattendus. Et si la question politique portée par le film vous indiffère, il reste un sujet de curiosité, ne serait-ce que pour la vision d’Internet qu’il portait en son temps.

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