Et si, loin des imaginaires gothiques, les cimetières étaient avant tout des lieux de calme, un peu hors du temps, où s’accumulent les souvenirs des vies qui y sont enterrées ? Que pourraient bien raconter les stèles de granit si quelqu’un venait les interroger ? À l’heure où la technologie, après s’être imposée partout dans nos vies, commence à envahir notre trépas, l’autrice Julia Richard propose une réflexion à la fois poétique et humoristique sur le devenir de nos restes humains.
« Parfois certaines personnes semblent ne venir voir les morts que pour fuir les vivants. Ce n’est pas insensé : ils sont plus tranquilles et complaisants. »
(Dés)incarnations, Julia Richard, Timelapse
L’oubli
Alors que sont installées les premières tombes connectées, le cimetière, autrefois délaissé, devient le lieu de prédilection d’une faune humaine bigarrée. Parents incapables de faire leur deuil, amoureux transis, adolescents moqueurs, vieillards esseulés… Tandis que les bonnes vieilles pierres tombales, qui ont vu passer les siècles et les saisons, observent le ballet des visiteurs avec la placidité du granit, c’est tout le paradoxe de l’existence humaine – connectée, mais désespérément seule – qui fleurit entre les allées silencieuses.
Avatar
En 2024, un jeune ingénieur chinois développe le premier avatar numérique basé sur la personnalité d’une personne décédée afin de pouvoir dialoguer avec sa mère, morte quelques mois auparavant1. Il n’a pas fallut attendre longtemps avant que le business des morts « ressuscités par l’I.A. » ne voit le jour. C’est cette idée que Julia Richard développe dans (Dés)incarnations, en imaginant un futur pas très lointain, où les tombes deviennent connectées et donnent à l’expression « visiter les morts » un sens tout à fait nouveau !
Les premières concernées, ce sont les tombes elles-mêmes, ces stèles taillées et alignées qui ont été les dernières à connaître les os enterrés sous leur pierre. Elles deviennent témoins de l’installation des premières pierres tombales contenant l’avatar de leur défunt, mais aussi des réactions qu’elles suscitent. Ici, une femme juge monstrueux qu’une machine imite sa mère, là, un homme esseulé trouve du réconfort dans une discussion à cœur ouvert avec l’I.A. d’une morte. Drôles, touchantes, parfois un peu inquiétantes, les situations mises en scène par l’autrice ont toutes en commun de nous tendre un miroir particulièrement crédible de notre humanité.
Paradoxe
À la manière d’un épisode de Black Mirror – on pense à « San Junipero », qui offre aux morts un monde virtuel où leur conscience numérisée peut continuer à exister, ou à « Bientôt de retour », dans lequel une jeune femme crée un double virtuel de son conjoint décédé pour surmonter sa perte – (Dés)incarnations pousse juste ce qu’il faut le curseur de la science-fiction pour nous donner un aperçu d’un futur qui semble furieusement proche. À travers les discussions des visiteuses et visiteurs du cimetière, c’est aussi un avenir froid, injuste et souvent déshumanisé qui se dessine, dont le cimetière devient le seul lieu où il est possible d’échapper à un monde qui va trop vite.
C’est aussi une manière de nous faire réfléchir à la façon dont l’humain considère cette nature discrète, mais bien vivante, qui l’entoure et l’oppose à une vie synthétique pour laquelle, paradoxalement, il a plus d’égards.À ce titre, Julia Richard parvient à incarner avec brio ses narratrices : des pierres tombales traditionnelles, de grès ou de marbre, qui usent de tout un champ lexical minéral particulièrement bien choisi. À travers elles, nous observons le monde de l’œil détaché de celles qui savent que l’existence est fugace, que le monde ne cessera jamais d’avancer et qu’il faut en chérir chaque instant avant la fin.
Avec (Dés)incarnations, Julia Richard propose une novella insolite, qui dédramatise la plus grande peur de l’humanité tout en posant un regard très juste sur notre rapport à la technologie. Brillant, drôle et particulièrement original.