Luna incognita : révolution en orbite

Avec Les Naufragés de l’institut Fermi, André David s’était déjà imposé comme une plume singulière de la science-fiction française, capable notamment de mêler rigueur scientifique, tension politique et sens du tragique. Il revient avec un nouveau roman, Luna incognita, magnifiquement illustré par le maître de la S.-F. visuelle Manchu, dont la sortie est prévue le 29 octobre aux éditions Critic. Sur la Lune, au cœur d’un chantier titanesque où ne se joue rien de moins que l’avenir de l’humanité, entre révolte ouvrière, utopie dévoyée et quête de liberté, l’auteur nous interroge sur le prix du progrès.

« L’alvéole treize était comme anesthésiée. Les soudeurs enchaînaient les travaux sans l’entrain qui les caractérisait. Les crépitements lumineux des postes à souder éclairaient l’alliage en silence. Les intercoms’ restaient aussi muets que l’espace dans lequel leurs porteurs trimaient. Recha n’était plus là. »

Avant la Lune, la fin du monde

Mais de quoi ça parle Luna incognita ? Aux alentours du XXIIe siècle, avec la chute de la biomasse terrestre, la Terre s’est vidée de sa sève : les forêts sont mortes, les océans asphyxiés, les civilisations au bord du gouffre. Les hommes ont alors levé les yeux vers le ciel, non pas tant par rêve d’évasion, mais par nécessité : celle de survivre. Heureusement, sous la croûte grise lunaire, ils ont découvert le KREEP, un minerai stérile, mais transformable, capable de nourrir les sols et d’alimenter les machines. Ainsi, la Lune devint le grenier d’une Terre mourante. On la creusa, on la colonisa, pas pour y vivre mieux, mais pour continuer à vivre tout court.

Un futur lointain avec la Lune comme tremplin

Tout commence sur les chantiers lunaires, où l’humanité érige, à grand renfort de sueur et de sangs des vaisseaux spatiaux censés la mener vers un avenir meilleur : Proxima du Centaure. Ces constructions titanesques incarnent l’espoir d’un renouveau, mais dès le début du roman on comprend que c’est l’injustice d’un futur réservé à une élite. Quand le rêve des étoiles devient un privilège, la colère gronde et les révoltes s’enchaînent alors sur la Lune, où chacun tente de reprendre la main sur un destin confisqué.

Resha, contremaîtresse malade, choisit une fin spectaculaire : un attentat-suicide. Son ami Tearii, emporté dans la tourmente, découvre un réseau clandestin de résistance et les manigances d’une société secrète aux idées troubles. Pendant ce temps, Enez, accusée d’un meurtre qu’elle nie, lutte pour sa survie dans un système oppressant. Et une question persiste, lancinante : à quel prix se paie l’avenir de l’humanité ?

Un récit mélange de liberté et manipulation

J’ai beaucoup aimé Tearii, un personnage profondément humain, partagé entre fidélité pour ses idéaux et lucidité. Il incarne la tension entre obéissance et révolte. Enez, en revanche, m’a moins marqué : son parcours m’a semblé plus convenu, moins vibrant que celui de Tearii.

Mais au-delà des personnages, c’est l’ambiance politique et conspirationniste du roman qui m’a captivé. Après les émeutes, le récit prend une tournure plus politique, explorant les luttes de pouvoir, les idéaux révolutionnaires et leurs dérives. Le texte interroge avec justesse la mince frontière entre liberté et manipulation, où commence le juste combat et quand devient-il une violence aveugle? Finalement, ce qui m’a le plus plu, c’est le côté engagé de ce récit de science-fiction sociale  qui questionne sur notre rapport au progrès, au sacrifice et à la rébellion : que sommes-nous prêts à faire pour survivre?

Dans cette fable lunaire, avec des clins d’œil à The Expanse ou des œuvres plus classiques (Germinal), André David poursuit une exploration lucide de l’humanité face à ses propres limites. Il y mêle à la fois précision et sensibilité, crée et met en scène un futur aussi crédible qu’inquiétant, où la conquête spatiale devient le miroir de nos impasses terrestres. Le roman est aussi intelligent que viscéral et nous rappelle que dans la poussière, il n’est jamais simple de distinguer la promesse du progrès de l’ombre du pouvoir.

Les commentaires sont fermés.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑