Rares sont les revues qui abordent la science-fiction avec autant de justesse que Socialter dans son numéro 71. La science-fiction, après avoir connu plusieurs révolutions, s’engouffre désormais dans l’après — ou plutôt dans un présent imprégné de post-capitalisme, d’utopies écologiques, décoloniales et solidaires, et d’une low-tech devenue nécessaire. Depuis ses débuts, la science-fiction explore les alternatives et les dérives possibles de nos sociétés. Ce dossier, sublimé par les illustrations de Jules Naleb, offre à travers six articles, deux nouvelles et une interview, un beau panorama d’une science-fiction dont le corpus s’est profondément renouvelé. Sous le prisme du solarpunk, du hopepunk, de la S.-F. positive, mais aussi de la S.‑F. radicale, féministe et post-capitaliste, la revue met en lumière un genre toujours aussi space, mais désormais moins « opera », davantage local et décolonial.
Un genre en pleine mutation
Le numéro 71 de Socialter propose une plongée passionnante dans un genre en pleine mutation, entre utopie écologique, critique du capitalisme et imaginaires décoloniaux. À travers six articles, deux nouvelles, une interview et une riche bibliographie, la revue esquisse les contours d’une science-fiction contemporaine qui refuse la fatalité.
De Ladix à la fin du capitalisme
Dans Là où tout a commencé, rencontre avec Billie Sinkover, Corinne Morel Darleux adopte le point de vue intime de Billie Sinkover, une octogénaire vivant dans le village perché de Ladix. Membre du mouvement Zéro Matière, Billie se souvient de la Grande Panne de 2026, un effondrement technologique qui a bouleversé le monde. Soixante-quinze ans plus tard, elle médite sur cette rupture fondatrice, survenue alors qu’elle n’avait que dix ans. La courte bande dessinée The Last of Them, signée Oiseau et Morin, adopte un ton plus ironique. Parodie de The Last of Us, elle détourne le motif de la fin du monde pour en faire une critique du refus de changement.
Pour d’autres grammaires et d’autres temporalités
Dans l’article Désactiver la fatalité, Alice Carabédian (Utopie radicale : par-delà l’imaginaire des cabanes et des ruines) interroge ici le pouvoir subversif de la science-fiction et le besoin de se créer un nouveau langage : celui de désactiver les récits de fin du monde qui saturent notre imaginaire collectif. En convoquant Le Cycle de la Culture d’Iain M. Banks, Mad Max ou encore l’omniprésence du Big Brother orwellien, elle montre comment la S.-F. peut passer du constat d’effondrement à la proposition de futurs désirables. La science-fiction, écrit-elle, n’a pas pour vocation d’annoncer la fin, mais d’imaginer les issues, les brèches et les bifurcations possibles.
Les alternatives de la nouvelle génération
Dans l’article Et si nous imaginons la fin du capitalisme, Ariel Kyrou, penseur du post-humanisme et du numérique et écrivain d’essais sur la science-fiction (Dans les imaginaires du futur, Pourquoi lire de la science-fiction et de la fantasy, Philofictions, etc.), plaide pour une futurologie critique : non plus prédire le monde à venir, mais imaginer comment en sortir. En s’appuyant sur les imaginaires post-capitalistes de certains romans de science-fiction de la nouvelle génération d’autrices et auteurs, il invite à utiliser le genre comme laboratoire d’alternatives. La fin du capitalisme n’y est pas une catastrophe, mais une transition vers d’autres modèles de production et de sens, souvent inspirés des logiques du solarpunk et du hopepunk.
Regardez, vous avez oublié de laisser de la place au reste du monde1
Léa Dang propose une réflexion essentielle sur les afrofuturismes, multiples et pluriels. En s’inspirant d’auteurs comme Nnedi Okorafor (Binti), Octavia E. Butler (La Parabole du semeur) ou encore du film Black Panther de Ryan Coogler, elle montre comment les imaginaires africains et diasporiques réécrivent la science-fiction depuis leurs propres cosmologies, leurs langues, leurs récits. Décoloniser la S.-F., c’est restituer aux peuples marginalisés la puissance de se projeter dans l’avenir. Léa Dang s’appuie sur les travaux d’Anthony Mangeon, auteur des deux essais « L’Afrique au futur » : Le renversement des mondes et Utopies de la terre à l’espace. De nombreux textes des débuts de la science-fiction portaient en eux une matrice coloniale, reflétant les imaginaires de conquête et d’exploration propres aux empires. Cette empreinte s’est d’ailleurs prolongée dans une partie de la science-fiction ultérieure, à travers les thèmes de la conquête spatiale et de la découverte de peuples «étranges»ou «exotiques», qui reproduisent souvent les schémas narratifs du colonialisme terrestre.
Visites de l’Ecoume. Demain l’utopie
Li-Cam est aujourd’hui l’une des grandes voix de la science-fiction francophone. On lui doit plusieurs ouvrages remarqués publiés aux éditions La Volte, parmi lesquels Résolution et Visites, ainsi qu’une participation à de nombreux recueils collectifs, tels que Au bal des actifs. Demain le travail, Sauve qui peut. Demain la santé, Quartiers libres. Demain la ville ou encore Soleils.S. 12 fictions héliotopiques. Son entretien dans ce numéro de Socialter se révèle particulièrement riche : il nous offre un éclairage approfondi sur l’Écoume, l’utopie qu’elle a imaginée — un monde sobre, égalitaire et écologique, parvenu à se préserver de la catastrophe climatique. À travers ses œuvres comme dans ses propos, Li-Cam défend une science-fiction sensible et engagée, qui cherche moins à fuir le réel qu’à réinventer nos manières d’habiter la Terre.
Bâtir des prospections citoyennes
Dans son article Futurologie citoyenne, Nolwenn Jaumouillé explore la notion du même nom, une démarche qui vise à réintégrer l’imaginaire et la prospective au cœur des mouvements sociaux. Ces pratiques reposent sur des exercices collectifs d’imagination permettant de penser autrement nos futurs possibles, loin des scénarios technocratiques et des prédictions de marché. Les ateliers de futurologie peuvent se déployer dans des institutions publiques, des entreprises ou des collectifs militants, favorisant le retour à l’oralité et au partage des savoirs. Parmi les initiatives citées, les Ateliers de l’Antémonde, qui ont publié le texte Bâtir aussi aux éditions Cambourakis, proposent une critique du monde techno-industriel et inventent des récits d’émancipation collective. Nolwenn Jaumouillé évoque également Baptiste Lanaspeze, fondateur des éditions Wildproject, et ses dispositifs participatifs, tels que le Kit du futur et les Tickets du futur, conçus pour stimuler l’imagination écologique et citoyenne.
Des utopies féministes et radicales
L’article « Galaxies des utopies » explore plusieurs mondes utopiques issus d’œuvres majeures de la science-fiction contemporaine, telles que Binti de Nnedi Okorafor, Li-Cam, Elio Possoz, Becky Chambers et bien sûr Ursula K. Le Guin.
Les conseils de lecture de Socialter
La revue se clôt sur une belle proposition bibliographique d’une partie de la S.-F. contemporaine : une vingtaine de livres dont ceux de Becky Chambers, Le Ministère du Futur (Kim Stanley Robinson), Écotopia (Ernest Callenbach), Les Furtifs (Alain Damasio), Les Dépossédés (Ursula K. Le Guin), mais aussi des œuvres plus récentes comme Tè Mawon (Michael Roch) ou Hexa (Gabrielle Filteau-Chiba). La liste n’est bien sûr pas exhaustive.
Les Mille Mondes remercient Socialter pour ce beau service presse.
- Citation du philosophe Achille Mbembe ↩︎