Réunis en un seul volume à l’occasion de leur réédition par Le livre de poche, les romans Éclats dormants et Éclats miroitants, de l’autrice américaine Alix E. Harrow, proposent une relecture moderne et jouissive de deux contes de fées classiques : La Belle au bois dormant et Blanche-Neige. Et si ces contes étaient en fait un millier de versions – et autant d’univers – de la même histoire ? Et si les princesses étaient tout à fait capables de se sauver elles-mêmes ? Et si les héroïnes n’étaient pas toujours celles que l’on croit ?
« Quelques heures plus tôt, il m’avait semblé que partir à l’aventure, affronter une fée, secourir une princesse (et possiblement moi-même) et rentrer à la maison d’un pas nonchalant comme Bilbon regagne la Comté, était une excellente idée. Mais à présent – recroquevillée dans le noir et le froid avec une princesse maudite et une boule dans la poitrine, signe de terreur ou de mort imminente –, je me sens davantage comme Frodon, dont l’histoire est pleine de dangers. Qui n’est jamais rentré chez lui, ou en tout cas pas pour longtemps. »
Éclats dormants, Alix E. Harrow
Il était une fois
Zinnia n’est pas une princesse de contes de fées, mais une jeune américaine frappée par une maladie qui a tout de la malédiction, puisqu’elle la tuera avant ses 22 ans. Comme dans La Belle au bois dormant, conte dont elle s’est faite spécialiste, Zinnia ne peut pas échapper à son destin. Aussi, lorsqu’arrive son 21e anniversaire, c’est résigné que la jeune femme se rend à la soirée conte de fées organisée pour l’occasion par sa meilleure amie, Charm. Pourtant, lorsque pour imiter sa princesse fétiche elle se pique le doigt sur un fuseau, Zinnia se retrouve projetée à travers l’espace-temps dans un autre monde où elle fait la rencontre de la princesse Primerose. Une héroïne qui cherche, elle aussi, à échapper à son destin.
Qui veut la peau de Primerose ?
Les contes classiques sont une éternelle source d’inspiration, il n’est donc pas étonnant d’avoir vu fleurir de nombreuses adaptations et réinterprétations ces dernières années (Once upon a time, Cendrillon ou encore l’excellent comic Briar). Alix E. Harrow nous offre sans doute l’une des plus modernes avec son héroïne désabusée, un brin cynique et délicieusement maladroite. Ayant vécu avec une épée de Damoclès au-dessus d’elle depuis toujours, Zinnia a tendance à se montrer impulsive et irréfléchie, mais aussi détachée. Le cocktail idéal pour sauver une autre demoiselle en détresse, également condamnée à succomber à ses 21 ans.
Dotée d’une plume subversive, contemporaine et incisive, l’autrice offre à ses héroïnes la possibilité de reprendre le contrôle de leur histoire, et donc de leurs vies. Oubliez le prince (pas si) charmant et son baiser magique, bienvenue à la ligue des princesses extraordinaires du multivers ! On regrette la concision du récit, qui ne permet pas d’entrer aussi profondément qu’on l’aurait voulu dans la tête de chaque personnage et que le récit ne quitte le terrain de la littérature ado pour entrer dans celle des adultes que dans sa seconde moitié : Éclats miroitants. Avant cela, Éclat dormant reste encore trop lisse, trop sage, malgré son propos délicieusement rebelle.
Et elles vécurent heureuses
Outre sa réécriture féministe et libérée, Les Contes fracturés amène des sujets intéressants sur la manière dont sont considérée et traitées les personnes malades. Qu’il s’agisse de l’amour si étouffant des parents de Zinnia qu’il en devient une prison, là où elle aurait justement besoin qu’on lui laisse vivre le peu de temps qu’elle a pour vivre. Ou bien le syndrome du superhéros de Charm, qui ne vit qu’au travers de ce qu’elle peut faire pour sa meilleure amie.
Le roman questionne aussi la notion de fin heureuse et rappelle que le bonheur c’est avant tout vivre une vie en accord avec soi-même, même si elle diffère de la norme sociétale. Enfin, l’œuvre poursuit le travail initié dans certaines adaptations précédemment citées, en faisant des vilaines marâtres et des reines maléfiques des personnages bien plus profonds, souvent plus victimes que bourreaux, et en promouvant la sororité plutôt que l’hostilité.
Cette version poche des Contes fracturés est idéale si vous découvrez l’univers d’Alix E. Harrow. Un roman d’aventures féministe, moderne et grinçant, doté d’une analyse réaliste du folklore des contes traditionnels. De quoi faire oublier l’abominable film Blanche Neige de Marc Webb, sorti en 2025.