Chien 51 : la S.-F. française au cinéma, un rêve devenu réalité ?

Cet article a été écrit à quatre mains par nos rédacteurs Mymy et Aetherys. Merci à eux.


L’annonce d’une adaptation au cinéma du lauréat Goncourt de 2022, Chien 51, était l’occasion d’espérer beaucoup. Au-delà de porter à l’écran un roman français de science-fiction adoubé par l’Académie, il y avait aussi un espoir assez fou que, si le film était un succès, alors d’autres graines de S.-F. germeraient dans le paysage cinématographique français actuel.

Avec le réalisateur Cedric Jimenez aux commandes, l’espoir avait même commencé à devenir réalité avant la sortie.  Après tout, l’homme derrière La French, BAC Nord et Novembre avait su montrer un véritable talent dans la façon de filmer un thriller à gros budget, ainsi qu’à pleinement exploiter de grandes têtes d’affiche. Mais alors, est-ce que Chien 51 est bel et bien l’avenir de la S.-F. en France… ou bien est-il une anomalie qu’il faut à tout prix éviter de reproduire ?

L’histoire

Dans un futur proche, Paris a été divisé en trois zones qui séparent les classes sociales et où l’intelligence artificielle ALMA a révolutionné le travail de la police. Jusqu’à ce que son inventeur soit assassiné et que Salia et Zem, deux policiers que tout oppose, soient forcés de collaborer pour mener l’enquête.

AI or not AI

Le premier problème majeur de Chien 51 tient finalement à un élément du roman, absent du film ici : la dimension politique et ultralibéraliste, représentée dès le début du roman par l’image de cette Grèce, rachetée par une méga corporation et dans laquelle ses citoyens deviennent…  des salariés.  Ce premier élément de différence, qui pourrait paraître anodin, montre que Jimenez a voulu, au-delà d’adapter un roman de S.-F., lui préférer une libre interprétation, lorgnant davantage sur le thriller d’action dystopique musclé que sur une critique politique assumée. Sur cette partie, l’action se veut effectivement très présente… Voire trop.

Les courses-poursuites en véhicule et les traques en drone sont légion, et, si elles restent de bonne facture, elles serviront exclusivement à compenser un scénario sans aspérités aucune, qui ne critique jamais le système en place et laisse le spectateur sur une enquête mise sur rails tout du long.  Pourtant, en parallèle de cette enquête peu intéressante, on remarque, au travers de quelques rares plans, que Chien 51 montre quand même une société fracturée, divisée socialement et en totale perte de repère. La frustration est encore plus grande quand on se rend compte que ces petites séquences ne resteront qu’à l’état de vision, comme si Jimenez avait peur de s’aventurer sur le terrain politique et social… Un comble, quand on adapte un récit dystopique.

Entre thriller et S.-F., faut choisir

Enfin, il y a le casting, bancable au possible, afin de porter ce projet, qui n’arrive jamais à vraiment dévoiler tout son potentiel. Le personnage de Zem, incarné par un Gilles Lellouche au minimum syndical, n’offre qu’une palette d’émotions limitées, dans laquelle l’acteur se plaît quand il s’agit de jouer le flic bourrin et énervé, mais qui s’effondre dès que sont censés apparaître des sentiments. Un sérieux problème, quand l’alchimie, censée se former entre lui et son acolyte, incarnée par Adèle Exarchopoulos, n’apparaît jamais. La faute aussi à des dialogues, très creux, qui ne sont pas aidés pas des situations parfois assez lunaires (à l’image d’un moment karaoké plutôt singulier). Et puis, bien sûr, impossible de ne pas mentionner Louis Garrel, investi au minimum pour un personnage/antagoniste-mais-pas-vraiment bien trop mal exploité.

Il faut toutefois noter que Chien 51 s’inspire du livre sans véritablement l’adapter, et cette distinction change profondément la nature de l’œuvre. S’inspirer, c’est puiser dans une matière première, un univers, un ton, une idée  pour en tirer une création nouvelle, libre et souvent déliée des contraintes narratives ou symboliques du texte d’origine. Adapter, en revanche, suppose une fidélité à l’esprit, aux enjeux et aux structures du livre, même lorsqu’on en modifie la forme. En choisissant l’inspiration plutôt que l’adaptation, Cédric Jimenez assume de transformer un récit socialement engagé en un thriller plus accessible, mais aussi plus lisse. Ce choix, s’il peut se défendre artistiquement, a pour effet d’effacer une part essentielle du propos critique du roman et de rendre la dystopie moins percutante, moins incarnée.

Si cette critique n’est pas très tendre envers la dernière réalisation de Cedric Jimenez, il y a quand même un élément central à sauver : en 2025, des moyens financiers, conséquents (45 millions d’euros de budget, quand même) ont été mis dans une production française ouvertement de science-fiction. Certes, une S.‑F. qui se cache derrière un environnement urbain vu et revu. Certes, une S.-F. qui ne dit jamais son nom et qui préfère se réfugier dans le genre du thriller d’action. Mais une graine reste une graine, et si cela permet d’enfin voir fleurir des films plus audacieux, alors gardons espoir.

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