Voilà arrivé la première partie du dernier livre, qui clôt le premier grand arc des Archives de Roshar : Vent et vérité, signé Brandon Sanderson et, comme toujours, traduit par Mélanie Fazi. Fidèle à la tradition, ce tome a lui aussi été scindé en deux parties. La première est parue en français le 2 juillet 2025 chez Le Livre de Poche.
L’ouverture de ce cinquième volume nous plonge dans les répercussions de la bataille de Thaylen et des événements survenus à Urithiru. Structurée en cinq journées par partie, correspondant au duel des champions entre Dalinar Kholin et le nouvel avatar d’Abjection, la narration est rythmée par cette contrainte temporelle. Et quel plaisir de retrouver Kaladin, Shallan, Dalinar, Navani et aussi Malice ! Le récit prend le temps de se poser, nous ramenant en terrain familier, qu’il s’agisse d’Urithiru, d’Azir, des Plaines Brisées ou de Shadesmar.
« Que s’est-il passé sur Ashyn, en réalité ? l’interrogea Dalinar. Je l’ignore. »
Entre Shinovar et Azir
Alors que la Tempête Éternelle dévaste Roshar, Dalinar Kholin se prépare à affronter le champion d’Abjection dans un duel décisif prévu dans dix jours. Les Chevaliers Radieux se déploient sur plusieurs fronts : Adolin se rend en Azir, Jasnah à Thaylenah, Sigzil et Venli dans les Plaines Brisées, tandis que Szeth et Kaladin retournent à Shinovar pour purifier leur terre natale de l’influence des Incréés. Parallèlement, Shallan, Renarin et Rlain cherchent à percer les mystères entourant l’Incréée Ba-Ado-Mishram. Ces événements se déroulent au cours des cinq premiers jours précédant la bataille qui pourrait changer le destin de Roshar et du Cosmère tout entier.
Un univers toujours aussi dense
La première partie du cinquième tome des Archives de Roshar nous entraîne à travers plusieurs intrigues parallèles : Shallan poursuit les Sang-des-Spectres, Adolin défend l’empire d’Azir et sa porte du Pacte, tandis que Dalinar et Navani voyagent dans le Royaume spirituel, en quête des vérités cachées sur l’arrivée de l’humanité sur Roshar. De leur côté, Kaladin et Szeth entreprennent une quête à Shinovar, à l’écoute du Vent et sur les traces des Porte-Honneurs. Le roman alterne habilement ces différentes trames, ponctuées d’intermèdes offrant de nouvelles perspectives, notamment celle d’Abjection. Parmi les nombreuses voix narratives – une quinzaine au total – cinq dominent réellement et structurent le récit. Les lecteurs familiers des tomes précédents y retrouveront toute la richesse et la complexité du monde de Roshar.
Ce cinquième tome approfondit encore la mythologie de Roshar – des monastères de Shinovar au Royaume spirituel, en passant par le Pacte sacré, les Hérauts et les Radieux. Le système de magie, d’une grande richesse, alterne entre règles strictes et mystères, entre magie douce et magie scientifique, mais reste toujours clair grâce à la maîtrise narrative de Brandon Sanderson.
Parler de colonisation sans écrire le terme
À travers ces nouvelles révélations, Brandon Sanderson poursuit l’exploration des grands thèmes de la saga : la mémoire, la rédemption et les cicatrices laissées par la colonisation. Des Parshes à Ceux-qui-chantent, l’œuvre demeure un hommage à ces peuples spoliés par une humanité venue d’un monde déjà détruit.
Roshar est un monde partagé entre deux peuples principaux : les natifs, appelés Ceux-qui-chantent et les humains, des colons et réfugiés venus d’ailleurs. Originaires d’Ashyn, une planète voisine dévastée par leur propre usage inconsidéré de la fluctomancie – une forme de magie –, les humains ont fui leur monde en ruines pour trouver refuge sur Roshar. Ce déplacement forcé a posé les bases d’une colonisation à la fois spirituelle, cognitive et écologique. Ce cinquième roman nous apporte davantage de révélations sur cet événement.
À travers Les Archives de Roshar, Brandon Sanderson propose une métaphore des dynamiques coloniales : le cycle des Désolations symbolise la répétition des conflits nés de la domination et de la dépossession. Les humains, porteurs d’une mémoire déformée de leur passé, ont réécrit l’histoire à leur avantage, transformant Ceux-qui-chantent en Parshes, en monstres légendaires, et réduisant leurs descendants à l’état d’esclaves dociles. Ce processus de mythification rappelle les mécanismes de justification utilisés dans les colonisations historiques : effacer la complexité de l’autre pour légitimer sa conquête.
Brandon Sanderson ne se contente pas de raconter le dénouement d’une guerre millénaire : il explore les conséquences morales et existentielles d’une colonisation qui efface les mémoires et altère les mythes. Les Archives de Roshar devient ainsi une réflexion profonde sur la culpabilité historique.
Une grande étape dans l’histoire du Cosmère
Le Cosmère de Brandon Sanderson ne repose pas sur une unique trame qui engloberait toutes les autres – du moins pas encore, ou presque. Il s’agit avant tout d’un vaste univers où des personnages voyagent d’une planète à l’autre (dans Shadesmar ou dans l’espace), où chaque monde est le réceptacle d’une histoire auto-contenue. Il n’est donc pas nécessaire de lire une saga avant une autre. Plusieurs portes d’entrée sont possibles, qu’il s’agisse de Fils-des-Brumes, des Archives de Roshar ou encore de Tress de la mer Émeraude. Le Cosmère a redéfini certains codes de la fantasy épique en adoptant le principe de l’univers étendu et en rationalisant les systèmes de magie (qui a aussi ses défauts).
Selon Brandon Sanderson, le cinquième tome des Archives de Roshar représente le point médian de son vaste projet narratif du Cosmère. Véritable pivot, il clôt le premier arc consacré à Roshar tout en ouvrant la voie à une nouvelle ère, peut-être tournée, qui sait, vers le voyage spatial. Ce changement d’ambiance n’est pas fortuit : dès les débuts de sa carrière, Brandon Sanderson avait annoncé son intention de faire progressivement basculer son univers d’une fantasy épique vers une science-fiction de type space opera. Ce principe, déjà formulé dans la saga des Fils-des-Brumes, s’étend désormais à l’ensemble du Cosmère. Des romans comme L’Ensoleillé ou le récent Isles of the Emberdark – encore inédit en français – s’inscrivent déjà dans cet « âge de l’espace ». Pour autant, Brandon Sanderson n’abandonnera pas la fantasy : d’autres récits, ancrés dans des mondes plus médiévaux, continueront d’enrichir le Cosmère, offrant ce mélange des genres, entre fantasy et science-fiction.
Replonger dans le monde de Roshar, c’est retrouver la cohérence et la profondeur du Cosmère, un univers où chaque histoire, tout en restant ancrée dans son propre monde, participe à un ensemble plus vaste inauguré dès le roman Elantris. Brandon Sanderson nous offre une fois de plus une superbe œuvre issue de son Cosmère. Nous en apprenons davantage sur le monde de Roshar et attendons avec impatience la dixième journée du duel des Champions. Les références et connexions au vaste univers du Cosmère ne perturbent en rien la lecture ; elles enrichissent au contraire la trame de cet univers en constante expansion, peuplé de réfugiés, d’Éclats avides de pouvoir, et remplit de multiples systèmes de magie. Le Cosmère fête cette année ses vingt ans : un univers de science-fantasy qui continue de brouiller avec brio les frontières entre les deux genres, pour notre plus grand plaisir.