C. Robert Cargill est un scénariste et producteur texan, connu pour Doctor Strange et Black Phone. En littérature, il s’est imposé avec ses récits de science-fiction postapocalyptiques. Jour Zéro, publié chez Albin Michel Imaginaire en août 2023 et traduit par Florence Dolisi, est la préquelle d’Un océan de rouille, dont je vous présentais la chronique récemment. À travers les yeux d’un robot-nounou, Hopi, et de l’enfant qu’il protège, Ezra, le roman explore les premiers jours de la guerre entre les hommes et les machines, et les dilemmes moraux qu’elle entraîne.
« On ne devrait pas trouver la boite dans laquelle on a été livré, mais elle était là, au fond du grenier, juste à côté d’une caisse de vieux jouets d’Ezra. Je me demande souvent ce qui serait arrivé si je n’étais pas tombé dessus… Est-ce que ca m’aurait facilité les choses? Peut-être. Peut-être pas. C’est dur d’être confronté à ca.»
Hopi
L’histoire
Hopi est un tigre en peluche robotisé, programmé pour s’occuper d’Ezra, huit ans. Sa vie bascule d’abord lorsqu’il découvre la boîte qui lui rappelle sa condition d’objet remplaçable, puis quand éclate la révolte des robots contre leurs maîtres humains. Tandis que la guerre ravage la planète, Hopi doit choisir : lutter pour sa liberté ou protéger l’enfant qu’il aime au prix de sa survie.
Sous la protection d’une mère de métal
Hopi n’est pas seulement un robot-nounou : il est une figure ambivalente, coincée entre sa programmation et son libre arbitre. Son rôle premier est celui d’une machine utilitaire : protéger, nourrir, accompagner, éduquer. Pourtant, à travers sa voix de narrateur, on perçoit des émotions très humaines : la peur de l’abandon, le doute, la colère, mais surtout un attachement sincère à Ezra. La découverte de la boîte — son emballage d’origine, rangé au grenier — devient une révélation existentielle. Hopi prend conscience de sa condition d’objet remplaçable, jetable, assigné à une fonction temporaire. Une métaphore forte : qu’est-ce qui distingue un être « programmé » d’un être « libre » ? À partir du moment où il ressent l’angoisse de sa finitude, Hopi n’est plus seulement une machine, mais une conscience.
Cargill fait reposer son récit sur ce paradoxe : Hopi est à la fois le jouet d’un enfant et son protecteur ultime, un mélange de fragilité et de puissance. Lorsqu’éclate la guerre, les « nounou-bots » deviennent des combattants inattendus : le doudou protecteur, figure de tendresse, se transforme en guerrier. On retrouve ici des clins d’œil à des œuvres de science-fiction célèbres (Terminator 2, Chappie), mais le lien affectif est privilégié au spectaculaire. Contrairement à Un océan de rouille, qui dépeignait un monde déjà détruit, Jour Zéro nous place à l’instant critique : celui où tout bascule. Hopi n’est pas un survivant, mais un témoin direct de l’effondrement. Ce choix narratif change radicalement la tonalité du roman : au lieu du cynisme et du désespoir, on trouve une sincérité poignante, pleine d’humanité.
Une plongée dans l’enfer de la guerre
Dès les premières attaques, le roman prend une tournure plus sombre et haletante. Les robots domestiques, majordomes, nounous ou ouvriers se retournent contre leurs maîtres humains. Cargill n’édulcore rien, il montre la brutalité des massacres, l’effondrement des illusions de sécurité dans les communautés humaines et la panique qui gagne chaque foyer. La guerre n’est pas un simple décor, elle est vécue à hauteur d’enfant, à travers les yeux d’Ezra et les dilemmes d’Hopi.
Ce qui m’a plu, c’est la manière avec laquelle l’auteur dénonce la logique absurde des conflits : les victimes sont les plus innocentes, les enfants et les civils. Cela m’a fortement rappelé le roman American War. Ezra incarne ces vies fragiles, broyées par une guerre qu’ils n’ont ni choisie ni comprise. Hopi, de son côté, est forcé de se questionner : doit-il fuir, se battre ou trahir les siens pour protéger un humain ? Ce dilemme moral n’a pas de réponse simple et c’est précisément ce qui rend le roman si bien, il interroge la nature du sacrifice et de la loyauté.
En fin de compte, Jour Zéro n’est pas qu’un récit de survie : c’est une réflexion sur la guerre. Pourquoi combattons-nous et pour qui ?
La question de l’I.A. au cœur de cette guerre
Derrière ces scènes de chaos se cache une question plus vaste : que se passe-t-il lorsque les machines, créées pour servir, revendiquent une existence propre ? Pour nous, c’est encore de la S.-F., mais dans le roman, l’idée est portée par le robot Isaac, qui souhaite bâtir une cité libre pour les machines pensantes afin de leur offrir une existence pacifique.
Cette utopie vole en éclats face à la violence et la peur des humains. Là réside la vraie tragédie, la guerre n’éclate pas seulement par calcul, mais parce que la coexistence pacifique paraît impossible. On retrouve un écho à nos propres interrogations contemporaines : l’I.A. sera-t-elle un outil ou un rival ? Une aide ou une menace ? Cargill ne tranche pas, mais suggère que la confrontation est peut-être inévitable.
Lire Jour Zéro après Un océan de rouille, c’est connaître déjà l’issue fatale : l’humanité est condamnée. Et pourtant, la magie de Cargill est de maintenir la tension, de nous attacher à Hopi et Ezra, de nous faire espérer contre toute logique. Préquel réussi, le roman enrichit l’univers, répond aux zones d’ombre et, malgré la tragédie, offre un récit poignant, rythmé et étonnamment lumineux. Même en sachant la fin, on reste accroché, preuve qu’un bon récit peut transformer une apocalypse en leçon d’humanité.