Alastair Reynolds, auteur britannique renommé de science-fiction, est surtout connu pour ses vastes sagas spatiales et ses romans mêlant hard-SF et suspense. Alors que nous vous avons déjà présenté La Maison des Soleils ainsi que La Millième Nuit, aujourd’hui, nous vous proposons Éversion, sorti en 2022 chez Le Bélial’. L’auteur délaisse ici quelque peu le space opera traditionnel pour nous offrir un récit à la croisée de l’aventure historique et de la science-fiction immersive. Dans Éversion, Reynolds navigue entre différentes époques et réalités, tissant un récit captivant où le temps et l’espace deviennent autant de terrains de jeu narratifs.
« Occupez- vous des couteaux et de la poudre, Ramos, pas des machinations nécessaires à la grandeur! Le mensonge n’est que la graisse dans les rouages du progrès! Si on avait laissé le monde à des abrutis sincères, on porterait encore des peaux de bête! »
Maitre Topolsky
L’histoire
Au début du XIXᵉ siècle, Silas Coade exerce la médecine à bord du Demeter, une goélette affrétée par un riche commanditaire. Sa mission : explorer le nord de la Norvège pour découvrir une ouverture menant à un mystérieux édifice niché au fond d’un fjord. Mais le destin se montre cruel : le navire subit une avarie catastrophique qui entraîne la mort de tout l’équipage.
Un récit à travers le temps
Ce qui distingue Éversion, c’est la manière dont Reynolds joue avec notre perception du temps et de l’espace. Nous suivons Silas Coade, un chirurgien, se réveillant sur différents navires, à chaque fois dans un contexte inédit. Un personnage touchant, attachant et terriblement curieux. L’atmosphère, qui est un mélange d’aventures à la Jules Verne et de mystères oppressants, m’a captivé tout au long du récit. Chaque expédition, en commençant par la goélette en Norvège, est décrite avec beaucoup de soin et de détails techniques.
Ces micro-histoires, des mers glaciales du XIXᵉ siècle aux confins du monde connu, deviennent des terrains d’ingéniosité et de survie où on ressent une tension et, bizarrement, un émerveillement à chaque fois. L’auteur y mêle rigueur historique, scientifique et bien entendu son imagination débridée, offrant une expérience de lecture à la fois fascinante et terriblement immersive.
Avec un goût de jour sans fin
L’originalité du roman réside dans l’enchaînement des histoires. Le premier voyage tragique de Silas Coade se termine brutalement par sa mort. Mais, comme par magie, il se réveille un siècle plus tard sur un nouveau navire, prêt pour une nouvelle aventure, et vous, le comprendrez bien vite, une autre mort. À ce moment particulier du roman, la maîtrise narrative de Reynolds prend toute son ampleur. Sans tomber dans l’effet « Un jour sans fin », il nous offre différentes temporalités tout en maintenant la continuité de l’histoire.
Enfin, l’une des forces d’Éversion réside dans la manière dont l’auteur brouille les frontières entre réalité et illusion. Chaque « réincarnation » de Silas interroge ce qui est réel, simulé ou répété inexorablement. Cela crée un sentiment d’étrangeté et de décalage où l’espace et le temps deviennent finalement instables, et où la perception du protagoniste — et celle du lecteur —, est constamment remise en question. Le roman pousse ainsi à réfléchir sur notre lecture et sur la fragilité de nos certitudes.
Éversion est une œuvre audacieuse qui invite à questionner le temps, la mémoire et la continuité de l’expérience humaine. Entre huis clos maritime et exploration spatiale, Reynolds réussit le pari de captiver le lecteur tout en brouillant les frontières entre réalité et fiction. J’ai particulièrement apprécié la révélation finale, surprenante et inattendue, qui conclut parfaitement ce voyage à travers le temps et l’espace.