Avec L’Agneau égorgera le lion et Les morts possèderont la Terre, Margaret Killjoy signe un diptyque percutant qui mêle fantasy urbaine, critique sociale et lutte politique. Publiées en français chez les éditions Argyll, dans la collection RéciFs , ces deux novellas mettent en scène Danielle Cain, punk en quête de sens, plongée dans des communautés anarchistes où la magie s’invite au cœur du réel. Entre espoir d’autonomie, dangers occultes et combats idéologiques, ces récits courts interrogent nos systèmes, nos peurs et nos solidarités.
« Le cerf à trois bois était là, immobile, ses yeux comme deux abysses.»
L’Agneau égorgera le lion, Margaret Killjoy
L’histoire
Dans L’Agneau égorgera le lion, Danielle Cain part pour Freedom, une communauté anarchiste qu’elle espère utopique, afin de comprendre la mort d’un ami. Mais un esprit invoqué pour protéger la ville sous la forme d’un cerf à trois bois, semble s’être retourné contre elle et ses camarades. Entre mensonges et trahisons, la jeune femme se joint aux habitant·e·s pour déjouer un danger qui dépasse la simple querelle politique.
Les morts possèderont la Terre reprend après ces événements. Danielle et son groupe se retrouvent coincés dans une petite ville du Montana. L’endroit cache des secrets bien plus sombres : des morts qui refusent de partir, une bibliothèque occulte, et des tensions souterraines où se mêlent nostalgie autoritaire et soif de contrôle. Là encore, la menace n’est pas seulement surnaturelle, mais profondément politique.
Un univers punk et enragé
Killjoy ne se contente pas d’orner son récit de magie : elle en fait une arme critique. Fantômes et esprits deviennent les incarnations des systèmes qu’on refuse d’enterrer, des idéologies qui pourrissent les vivants. Ce choix confère à ses récits une profondeur politique inhabituelle dans la fantasy. L’autrice y défend des valeurs anarchistes sans dogmatisme, en montrant la complexité et la fragilité des communautés alternatives.
Des personnages attachants, une tension constante
La force de ce diptyque réside dans son aspect collectif. Pas de héros solitaire : Danielle s’inscrit dans une dynamique de groupe, où l’amitié et la solidarité priment sur l’individualisme héroïque. La plume est rapide, mordante, efficace : une narration qui file droit, sans temps mort. Ce rythme donne une intensité certaine, mais laisse parfois des zones d’ombre, notamment dans le second tome où certains personnages et enjeux auraient gagné à être davantage creusés.
Un style nerveux, des thèmes brûlants
Killjoy conjugue action et réflexion avec brio. L’Agneau égorgera le lion frappe par son intensité et son mélange subtil entre enquête, horreur et utopie brisée. C’est un texte coup de poing, à la fois accessible et subversif.Le second tome, Les morts possèderont la Terre, conserve cette énergie, mais opte pour une tonalité plus mélancolique, en abordant la mémoire et la tentation de contrôle. Si cette variation est intéressante, elle sacrifie parfois la tension dramatique au profit d’une réflexion plus diffuse.
Une fantasy politique au souffle court mais percutant
Les deux tomes se démarquent par la cohérence de leurs propos : relier le surnaturel à des enjeux très concrets, comme l’autoritarisme, la lutte antifasciste, la survie collective et surtout sans tomber dans le didactisme. Là où Killjoy excelle, c’est dans l’articulation entre tension narrative et manifeste politique. Chaque confrontation magique reflète une lutte idéologique. Cependant, cette ambition a un coût. Le format court des novellas bride parfois l’ampleur des arcs narratifs : certaines relations se résolvent trop vite, certaines pistes thématiques restent esquissées. Reste une certitude : Killjoy réussit à imposer une voix singulière, à la croisée de la fantasy politique et du manifeste queer. Ces récits courts, nerveux et enragés bousculent les codes tout en invitant à repenser notre rapport au pouvoir, à la mort et à la communauté.
Ces deux lectures punk et fantastiques offrent un souffle rare dans la fantasy contemporaine. Si le premier tome s’impose comme un véritable coup de poing, le second confirme la force politique et narrative de l’ensemble. Pour celles et ceux qui cherchent une lecture courte, intense et engagée, qui fait dialoguer magie et anarchie, Margaret Killjoy est une voix à découvrir absolument.