Après avoir dévoré le premier tome de La Marche Brume, impossible de ne pas se lancer dans sa suite mystérieusement sous-titrée : Les Chimères. S’il a fallu deux ans à Stéphane Fert pour réaliser cet album, c’est, entre autres, parce qu’il repousse encore les limites posées par le précédent. Toujours aussi généreuse et épique, l’histoire apporte cette fois-ci beaucoup de réponses sur les brouches, la brume et l’origine des pouvoirs de Tempérance, tout en jonglant toujours aussi habilement entre humour et émotion.
« Après avoir oublié l’évidence, il aura donc fallu aux Omis des siècles et des siècles […] pour découvrir ce que les contes et les anciennes civilisations leur chuchotaient depuis toujours: qu’humains et non-humains ne sont que des change-forme. Non des objets, mais des individus qui, bien que revêtus de différentes peaux, observant le monde à travers des yeux différents et utilisant différents langages, sont tous mus par l’envie de vivre, la peur de souffrir et le désir d’être heureux. »
La Marche Brume, Les Chimères, « Saskia la féline », Stéphane Fert
La brume
Tandis que Tempérance s’éveille seule, en plein cœur de la forêt, après avoir fait un étrange rêve, Grisette et les quelques sorcières qui l’accompagnent, toujours à la recherche de la demi-ogresse, font une halte dans un village omi où leur principe de neutralité va être mis à rude épreuve. Pendant ce temps, la brume se rapproche inexorablement des brouches, qui se retrouvent contraintes d’abandonner leurs foyers. Le mal s’étend toujours plus et menace de recouvrir le monde une nouvelle fois.
Qui, des hommes ou des monstres, sont réellement les plus dangereux ? À quoi va bien pouvoir faire face Tempérance, partie à la recherche de la source de la brume ?
Conte de fées
Graphiquement, le style atypique de Stéphane Fert n’a pas perdu sa poésie ni sa sensibilité lorsqu’il s’agit de célébrer la beauté de la nature et de ses créatures. Mais cette fois, puisque l’histoire laisse plus de place à des environnements urbains, l’artiste nous montre qu’il sait tout aussi bien immortaliser la tristesse d’un champ de ruines ou l’ambiance oppressante d’une tour cloisonnée de ferraille. Les affrontements, plus nombreux, ne manquent pas de dynamisme et Fert sait faire preuve d’imagination quand il s’agit d’inventer des créatures incroyables, à mi-chemin entre le conte de fées et le cauchemar.
Si le ton est plus sombre et l’atmosphère parfois oppressante, les brouches sont toujours capables de faire preuve d’humour, même dans les pires situations. Avec leurs pitreries, leurs pouvoirs parfois loufoques et leur attitude perpétuellement optimiste, ces sorcières apportent un agréable souffle de légèreté à un album aux thèmes plutôt difficiles. Car, entre la pauvre Tempérance qui se sent rejetée et s’interroge sur son identité, la méfiance des Omis à l’égard de toutes les autres créatures et la menace aveugle et implacable que représente la brume, l’ambiance n’est pas vraiment à la fête !
Tolérance, famille, écologie
Ce tome apporte une lecture nouvelle aux indices laissés dans le précédent, qui permettent d’en apprendre beaucoup sur l’origine de la brume, de l’état du monde ou encore de la séparation entre les Omis et les brouches. S’il reste encore bien des mystères à dévoiler, de nombreuses questions trouvent leurs réponses dans Les Chimères. D’ailleurs, tout comme dans Le Souffle des choses, le sous-texte sur l’écologie et la tolérance est parfaitement amené, mais, cette fois-ci, l’auteur aborde également plus franchement l’autoritarisme et l’abus de pouvoir, faisant résonner cette suite encore plus fortement avec les préoccupations d’aujourd’hui.
Avec son rythme plus frénétique et son récit partagé entre ses trois groupes de protagonistes, les 136 pages de cet album semblent défiler encore plus vite que celles du précédent. Pourtant, il se montre tout autant généreux et se conclut lui aussi par une galerie d’illustrations et de croquis à la fois mystérieux et intrigants. Après avoir refermé Les Chimères, notre seule angoisse est de devoir attendre encore deux ans pour découvrir enfin le dénouement de l’histoire de la brave Tempérance.
D’une poésie et d’une intelligence rare, la fable onirique entamée par Stéphane Fert se poursuit et s’accélère, confrontant ses personnages à toujours plus de dangers. Loin de s’embourber dans son mystère, La Marche Brume nous apporte de nombreuses réponses et maintient l’intérêt des lecteurs pour le devenir de ses héroïnes diablement attachantes ! Un récit à la beauté sauvage, terriblement ensorcelant, à retrouver chez Dargaud.