Déjà, sur ses deux précédents ouvrages, Morgane et Peau de Mille Bête, Stéphane Fert démontrait un talent indéniable pour conter les histoires de femmes indépendantes, animées par la vengeance et refusant de se soumettre au destin. Servies par un trait maîtrisé, un découpage quasi cinématographique et une poésie incroyable, ces œuvres sont une brillante modernisation de deux contes célèbres, la mythologie arthurienne et Toutes-fourrures des frères Grimm, avec un humour et un ton particulièrement rafraîchissants. Avec La Marche Brume, dont le premier tome, intitulé Le souffle des choses, est sorti le 25 août 2023 aux éditions Dargaud, l’auteur signe sa première histoire 100 % originale et, soyez prévenus, il s’agit là d’une œuvre qu’il est impossible de lâcher une fois commencée !
« Contre les bulldozer et les fusils, elles ont lutté à coups de poèmes, de chansons, de rires, d’instruments à vent, de sculptures éphémères, de rondes autour du feu, de prières aux esprits, de mains tendues vers les étoiles… »
Marguerite la sauvage « livre 6 », La Marche Brume, Stéphane Fert
Tout commence dans la Brume
La Brume est crainte. La Brume sème la mort. Elle a déjà englouti le monde une fois et quand elle se lève, épaisse et noire comme l’encre, personne n’en réchappe. Pourtant, cette fois, la Brume à recraché quelque chose. Une enfant. Une demi-ogresse recueillie par la sorcière Grisette qui la nommera Tempérance et l’élèvera comme sa petite fille.
L’enfant grandit, parvient à trouver sa place au sein de cette sororité d’ensorceleuses toutes plus originales les unes que les autres et qui la considèrent comme un membre de la famille. Mais un jour, la Brume revient. Et avec elle les monstres et la destruction. Tempérance se découvre alors un pouvoir : celui de voir à travers ses sombres volutes comme en plein jour. Elle devient la Marche-Brume. Commence alors une aventure à la recherche de la source du fléau, contre les créatures corrompues qu’elle abrite, mais aussi les Omis, ces humains qui refusent la liberté et le respect de la nature prônés par les sorcières.
Entre Terry Pratchett et Samantha Shannon
Ce qui frappe d’abord ce sont les couleurs. D’une justesse et d’un éclat presque synesthésiques. On y ressent la chaleur ambrée des flammes, on imagine croître sans peine de jeunes pousses peintes de mille nuances de vert, on subit le froid et l’oppression d’une pluie grisâtre, barrant une page de ses traits humides. Puis il y a le dessin, pour lequel Stéphane Fert possède un style bien à lui, capable d’une simplicité bienvenue lorsqu’il s’agit d’évoquer des lieux et des personnages en faisant appel à l’imagination du lecteur, comme de créer des scènes foisonnantes de détails et d’une beauté à couper le souffle. Parfois, l’histoire se passe de mots pour s’exprimer uniquement à travers deux mains qui se resserrent, un souffle dans les feuilles d’un arbre, un sourire qui naît sur un visage… C’est beau, c’est poétique et c’est incroyablement bouleversant.
Une capacité à faire vivre les émotions nécessaire quand on sait que l’auteur traite de sujets aussi variés que l’écologie, l’homosexualité, l’avortement et plus généralement la liberté des femmes. Dans un univers qui rappelle à la fois le côté décalé des sœurcières du grand Terry Pratchett, mais aussi les enjeux dramatiques d’une œuvre comme le Prieuré de l’Oranger, les aventures de Tempérance alterne entre joyeuses ronchonneries de sorcières et moments de bravoure intense.
Rarement une B.D. a su aussi bien impliquer ses lecteurs et lectrices dans le sort de ses protagonistes. D’autant que l’album est particulièrement généreux, avec plus de 120 pages et un superbe cahier de croquis final pour découvrir la création de ses personnages. Le tome 2 est sorti cette année en librairie, s’il vous faisait de l’œil, mais que vous hésitiez, foncez !
Une histoire émouvante, un humour mordant, de beaux moments d’aventure, le tout servi par un dessin soigné et vivant, avec La Marche Brume, Stéphane Fert signe un album sensible et original. Et si l’on y décèle quelques touches d’inspirations issues de contes et récits populaires, il se veut l’écho de problématiques résolument contemporaines.