La Millième Nuit (Thousandth Night) est un court roman de science-fiction écrit par Alastair Reynolds. Initialement paru en 2005, le roman a été traduit en français et publié aux éditions Le Bélial’ en 2022. Située dans le même univers que La Maison des soleils et avec les mêmes personnages principaux, La Millième Nuit peut se lire de façon indépendante. Dans ce huis clos galactique, où mémoire partagée et trahison s’entremêlent, Reynolds nous confronte à une question épineuse : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour sauver notre collectif ?
« Pendant deux millions d‘années, ils avaient accepté l’accablante échelle de la galaxie, leur lien immuable avec cette immensité. Lorsque Abigail Gentian s’était fragmentée en neuf cent quatre-vingt-dix-neuf parties semblables à des joyaux, elle rêvait de conquérir l’espace et le temps… pour ne parvenir, in fine, qu’à mieux appréhender sa propre et microscopique insignifiance. »
La Millième Nuit, Alastair Reynolds
Reynolds : l’art du petit format et du grand cosmos
En moins de cent cinquante pages, Alastair Reynolds accomplit un véritable tour de force : nous plonger dans un huis clos d’une précision redoutable tout en posant les bases d’un univers vertigineux, à la croisée du space opera et du thriller psychologique. L’action se déroule dans un futur si éloigné que l’humanité en est devenue méconnaissable. Et pourtant, Reynolds parvient à nous y immerger sans effort, uniquement par la force de ses personnages et de ses dialogues. Dès les premières pages, à travers le regard de Purslane et Campion, deux clones excentriques de la lignée Gentiane, on entrevoit les règles étranges et les tensions latentes de leur monde. Cette lignée posthumaine, constituée de mille copies d’une même femme originelle, se réunit à intervalles millénaires après de longues périodes d’errance et d’observation galactique.
Le style est vif et jamais pesant. Loin d’une science-fiction qu’on qualifie de trop cérébrale ou trop conceptuelle, l’auteur mise ici sur l’action comme moteur narratif, et chaque échange, chaque action, vient densifier le propos. Il ne s’attarde jamais en explications : il suggère, il esquisse, il fait confiance à son lecteur. Cette économie de moyens donne au texte sa légèreté et sa tension, sans jamais sacrifier la richesse du monde dépeint. Et pour ceux qui en redemandent, La Maison des soleils, roman écrit dans le même univers, étend cette vision avec une ambition encore plus vaste.

Un récit qui explore la fragilité de la mémoire partagée
Sous ses atours élégants, la novella explore avec acuité les enjeux de fond, qui seront plus tard développés dans La Maison des soleils. À commencer par la question de l’identité dans un monde où l’humain s’est scindé, dispersé, augmenté et dans lequel certaines lignées se sont clonées. La lignée Gentiane incarne une sorte d’immortalité incongrue : mille clones identiques, lancés aux confins de la galaxie, récoltent des expériences et se retrouvent périodiquement pour en faire une mémoire commune. La première question que l’on se pose : « Que devient le “je” lorsque mes souvenirs deviennent les nôtres ? Qui suis-je, sinon un fragment dans un tout dont on ne saurait dépeindre les bords ? »
Mais l’idée centrale de La Millième Nuit, c’est que cette mémoire collective peut être manipulée et malheureusement pas pour le bien. Le cœur du récit repose sur le soupçon que l’un des clones aurait falsifié une partie de ses souvenirs, soit pour protéger la lignée d’une vérité dangereuse, soit pour servir ses propres desseins. À partir de là, l’auteur porte une réflexion sur la confiance, la transparence et la responsabilité de chacun dans une société fondée sur le partage intégral du savoir. Si la mémoire est la pierre angulaire de la lignée, alors la trahison d’un seul devient un danger existentiel. Le récit interroge avec finesse la frontière entre prudence et mensonge, entre paranoïa et vigilance éthique. Peut-on taire une vérité pour protéger le collectif ? Ou est-ce là la première étape vers la chute d’un système fondé sur la confiance ?
| Avec La Millième Nuit, Alastair Reynolds propose un concentré de science-fiction ambitieuse, aussi bien sur le plan narratif que spéculatif. Huis clos en orbite et résolution théâtrale : tout y est pour séduire les amateurs de mondes imaginés avec rigueur et souffle. Cette novella est aussi une belle porte d’entrée vers La Maison des soleils, roman qui reprend certains de ses thèmes et personnages. |
