Le Fort Intérieur : Alice au pays de la guerre

Dans (Re)Lire, nos rédacteurs se penchent sur des œuvres qui ne sont pas des nouveautés, mais qui ont marqué la littérature. Qu’il s’agisse de succès intemporels ou d’ouvrages injustement méconnus, venez (re)découvrir ces pépites du passé à nos côtés.


Certains livres, gommés par le passage du temps, laissent parfois dans leur sillage une influence qui touchera tout un pan de la littérature sans même qu’on ne le sache. Si, grâce au travail éditorial de quelques maisons d’édition, certains ont pu être réveillés de leur longue torpeur, à l’image des récits de Lovecraft qui sont désormais devenus des références, d’autres sont en passe de renaître, enfin ! 

Le Fort Intérieur est le troisième roman de l’autrice Stella Benson, méconnue sur nos vertes contrées littéraires, et il fait partie sans l’ombre d’un doute de cette catégorie. C’est encore une fois grâce au travail éditorial de Callidor, qui nous propose un livre objet de toute beauté, qu’il est possible de le redécouvrir.

« Cette maison s’appelle le Fort Intérieur. Cette maison est un monastère et un couvent pour les moines et les religieuses vouées à des dieux inconnus. Pour ceux qui ne savent pas encore cuisiner mais déteste l’être. »

Stella Benson, Le Fort Intérieur

L’histoire

Le regard sans cesse accroché au ciel, constellé de bombes allemandes, Sarah Brown n’a pour toute richesse que sa valise, baptisée Humphrey, de bonnes intentions et une bienveillante inefficacité… Mais lorsqu’elle croise la route du fidèle Harold, un balai égaré par une sorcière londonienne, c’est pourtant bien à elle qu’il incombe de le restituer à sa propriétaire. Avec son chien David, miss Brown découvre alors l’île Moufle, nichée entre la Forêt enchantée et la commune de la Faërie, où se dresse une petite maison curieusement nommée « le Fort Intérieur »…

La maison ambulante

La magie est de la partie, dans Le Fort Intérieur... mais pas que, car la guerre frappe aussi à la porte de l’univers de Sarah. Le récit, paru en 1919, est empreint d’un contexte post-Première Guerre mondiale, dans lequel l’autrice nous immerge afin de mieux saisir le caractère des personnages, victimes d’un conflit qui les dépasse, mais désireux de participer à l’effort de guerre. Pour autant, Le Fort Intérieur n’est pas un récit introspectif sombre et tortueux, mais plutôt un précurseur de la light-fantasy, avec une touche d’humour que n’aurait pas renié Terry Pratchett. On peut même pousser la comparaison plus loin, en y trouvant une touche très prononcée de Alice au pays des merveilles, tant l’univers dépeint par Benson est fantasmagorique et farfelu par instants. Les réactions de la sorcière, par exemple, donneraient presque à voir le Chapelier fou sous des traits féminins ! 

Vivre avec son passé

Il y a aussi un aspect profondément humaniste dans la vision qu’a l’autrice anglaise de la magie. On peut s’en convaincre par la galerie de personnages attachants, par la jeune Sarah Brown et son rapport naïvement touchant avec le monde, mais surtout car, d’après ses dires : « Plus un monde sombre dans la perversion, plus facilement la magie ressurgira pour le sauver. »

C’est donc l’esprit serein que nous suivrons les aventures hallucinées de Brown, sa traversée de la Forêt enchantée, cette « accumulation de songe » et bien sûr son lien incongru avec la sorcière ! La réédition du Fort Intérieur et la résurrection éditoriale de Stella Benson en France, nous la devons donc aux éditions Callidor, une maison d’édition spécialisée dans la littérature d’imaginaire d’époque et dont le travail soigné se reconnaît autant dans leurs ouvrages de grande qualité que dans l’appareil critique qu’elle fournit dans ceux-ci. 

Le Fort Intérieur n’y fait pas exception. On retrouve à nouveau les sublimes illustrations d’Anouck Faure, qui captent parfaitement l’essence du roman, ainsi qu’une agréable préface d’Élisabeth Vonarburgh, autrice des Chroniques du pays des mèresLe Silence de la cité, ou de la Reine de mémoire. L’ensemble est complété par une imposante postface et un portrait de Stella Benson, donnant ainsi du grain à moudre à quiconque chercherait à trouver les clés de l’univers du Fort Intérieur

Une nouvelle fois, les éditions Callidor font mouche dans leur approche critique et leur travail minutieux, en cherchant à ressusciter une perle oubliée de la littérature de fantasy anglaise, que nous pouvons désormais considérer comme un classique du genre.

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