Festin de larmes, le grand retour du roman gothique contemporain

Ce roman épistolaire est un véritable hommage aux textes gothiques comme Dracula. La terreur de l’inconnu, l’irrationnel qui semble naturel, la fascination pour le mal, on retrouve tous ces thèmes dans ce livre. Morgane Caussarieu et Vincent Tassy offrent une virée inique dans La Nouvelle-Orléans du xixe siècle. Entre vaudou, mysticisme et libertinage, nous découvrons au fil des lettres d’Aubrey Clare, un tout nouveau genre de vampire.

« Impuissante devant ses larmes, ma mère les laissa couler. Il se passa alors ceci – et je ne pus rien faire d’autre que voir la chose avoir lieu, sans force, et surtout sans certitude qu’elle fut bien réelle : le marquis quitta son fauteuil, vint s’accroupir aux pieds de ma mère et recueillit, murmurant des consolations, quelques larmes sur ses ongles opalins. Elles brillaient comme du cristal à la lueur des chandelles ; longtemps il les contempla. Puis il les porta à sa bouche, lentement, baiser ; il s’en humecta les lèvres avec délicatesse, puis les lécha, les yeux soudain clos. »

Aubrey Clare

Un plongeon dans les ombres

Le narrateur, Aubrey Clare, est un jeune bourgeois destiné à devenir un grand pianiste. Toute sa vie est remise en question par la mort de sa sœur jumelle. Il sent qu’une partie de son âme a disparu avec elle et que des désirs enfouis se réveillent. Il tombe amoureux du corps mort de sa jumelle, puis des anges statufiés qui gardent son mausolée.

Cherchant à faire leur deuil, Aubrey et sa mère participent à une séance de spiritisme avec différents bourgeois, durant laquelle une prêtresse vaudou leur propose d’entrer en contact avec la défunte. À cette occasion, mère et fils sympathisent avec un mystérieux marquis. Il s’invite le soir chez eux, passe de plus en plus de temps avec Mme Clare, qui ne jure plus que par lui. Elle tombe alors gravement malade et tous les soirs ce marquis lui rend visite.

Aubrey est émerveillé par la beauté minérale de cet homme, mais il est également repoussé par ce qu’il dégage, sans comprendre pourquoi. Comble du mystère, cet anonyme bois les larmes de sa mère avec une délectation malsaine.

Un envoûtement mortel

Les lettres qui constituent ce roman sont un témoignage sans filtre du fonctionnement de la chasse de ce prédateur séculaire qu’est le vampire. Aubrey ne nous épargne rien, car tout à son importance : la mort, l’amour, le désir, la séduction et la noirceur de l’âme. La plume des auteurices nous envoûte à l’image de cette créature, nous repousse et nous attire, sondant les tréfonds de notre esprit. 

Alors que tout ici ressemble à la plus crasse des histoires, on y trouve une poésie somptueuse. L’art, l’ambition, l’égo et la réputation sont autant de leviers abjects que d’occasions de présenter en profondeur les personnages. La plupart sont insaisissables, car le prisme par lequel nous les voyons, les lettres envoyées par Aubrey Clare, est à la fois incomplet, manipulé et biaisé. Les angles morts sont d’une grande cohérence ainsi qu’une bonne façon de faire monter le texte en tension. On sent la mort planer, comme le vol des papillons de nuit qui accompagnent le marquis. Elle vient comme le dénouement d’une tragédie, sans que nul n’ai pu lutter contre. 

Métaphores et violences sexuelles

Ce livre nous parle d’amour, de deuil, de sexualité, mais aussi d’art et notamment de musique avec la carrière de pianiste d’Aubrey. C’est également une métaphore complexe de l’emprise d’un homme sur ses amants. Le pervers narcissique par excellence, qui se nourrit des joies et des peines des personnes qui l’entourent, est parfaitement incarné ici. Ce texte d’une grande crudité n’est pas à mettre entre n’importe quelles mains et l’éditeur prévient les lecteurs dès les premières pages. Le viol, le sadisme et bien d’autres terreurs parsèment ce récit. Alors si l’objet est à la fois sombre et magnifique, c’est avant tout pour qu’il soit à l’image de cet étrange vampire.

Un objet d’art

Morgane Caussarieu ajoute au texte de sublimes illustrations qui rythment la lecture. Entre la gravure et l’enluminure, ces tableaux sont des pauses contemplatives bienvenues au regard de la violence malsaine qu’illustre ce roman.

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Un hommage à la littérature vampirique

Si l’ouvrage a été écrit à deux, les recherches ont été faites avec l’aide de deux autres spécialistes du genre, Barbara Sadoul et Adrien Party. Ce dernier signe une postface passionnante pour les amateurs et amatrices de romans gothiques ou de la littérature vampirique, reliant les textes de Bram Stoker, d’Anne Rice et bien d’autres à Festin de larmes. Ce roman est à la fois un hommage et une modernisation de ces genres. Érudit et puissant, l’ouvrage propose un regard impudique et novateur sur ces monstres qui ont traversé les siècles.

En dire plus serait trop en dévoiler sur l’histoire et ses ressorts narratifs aussi étonnants que dérangeants. Sachez simplement ceci, on ne quitte pas indemne ce Festin de larmes. On est secoué, écœuré et bouleversé, car nos valeurs les plus profondément ancrées sont niées ou bafouées. L’évidence n’a plus sa place, le bon sens et la décence n’existent plus. Nous sommes nus et désemparés face à la puissance envoûtante de ce texte.

Article dans le cadre d’un service presse

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