Yan : vengeance théâtrale chez Glénat !

Avec Yan, manhua de l’auteur taiwanais Chang Sheng, Glénat marque l’arrivée d’un artiste immanquable au sein de leur catalogue. Retour sur ce fantastique récit de vengeance hybride, mêlant opéra et S.-F.

L’histoire

La famille de Yan, 15 ans, fait partie de la prestigieuse troupe de l’opéra de Pékin, mais le jour où tous ses membres sont sauvagement assassinés, l’adolescente se retrouve accusée à tort de ce meurtre sordide. Seule survivante du massacre, elle sera incarcérée durant de longues années dans un centre de recherche tenu secret. Mais l’heure de vérité a sonné. De retour parmi les vivants, Yan n’a rien oublié. Revêtue du traditionnel costume théâtral que sa famille avait coutume de porter, elle va entrer dans une spirale de vengeance…

La vengeance est un plat pékinois !

Avec Yan, Chang Sheng signe un manhua hybride, oscillant entre vengeance tragique, science-fiction militariste et poésie surnaturelle. Publié chez Glénat, ce récit intense s’ouvre sur une image saisissante : une femme armée, vêtue d’un costume d’opéra pékinois, s’apprête à tuer un homme devant des caméras. L’acte est à la fois théâtral, brutal et hautement symbolique, à l’image de l’ensemble du récit.

L’héroïne, Yan Tiehua, donne son nom au titre, ce qui ancre d’emblée le récit dans une trajectoire personnelle. Le premier chapitre opère une plongée brutale dans le passé : on y découvre que Yan, issue d’une famille de comédiens d’opéra traditionnel, a vu les siens massacrés trente ans plus tôt. Accusée des meurtres, elle est enfermée dans un centre de recherche militaire où elle devient un sujet d’expérimentation, avant que le complexe ne soit détruit par une explosion, la laissant officiellement pour morte.

Pourtant, trente ans plus tard, Yan revient et elle ne semble pas avoir vieilli d’un seul jour. Ce retour impossible soulève de multiples questions : est-elle humaine ? Un clone ? Un esprit vengeur ? Ces questions irriguent tout le récit et lui confèrent une aura de mystère constante. Yan devient ainsi un fantôme qui ressurgit pour solder des comptes qui attendent depuis son adolescence.

Kill Bill version opéra

Chang Sheng construit son récit à la croisée des genres. Ce manhua puise à la fois dans la S.-F. d’anticipation (recherches militaires, manipulations génétiques, drones de surveillance), dans le registre historique (références à la Révolution culturelle et à l’effacement des traditions) et dans le fantastique, via un dragon en origami, incarnation de l’esprit d’un ancêtre, qui parle et conseille Yan. Ce dernier élément, hautement symbolique, fonctionne sur plusieurs niveaux : il représente la mémoire familiale, l’héritage spirituel, mais aussi la part d’humour et d’humanité qui subsiste chez l’héroïne. Les disputes entre elle et cette créature de papier apportent une respiration comique bienvenue dans un récit autrement tendu et crépusculaire. Ce tandem rappelle celui formé par Élisa et le robot DR-34 dans Baby, une précédente œuvre de l’auteur, dans laquelle l’humain et le non-humain dialoguent et se renvoient sans cesse leurs limites respectives.

Graphiquement, Yan frappe par la puissance de ses contrastes. Chang Sheng alterne plans larges contemplatifs, presque picturaux, et séquences d’action sèches et nerveuses. Le traitement visuel du passé, notamment les scènes évoquant l’opéra traditionnel chinois, offre une esthétique baroque, colorée, chargée de symboles. À l’inverse, les décors du présent sont froids, high-tech, dominés par des architectures bétonnées et des intérieurs déshumanisés. Cette opposition visuelle souligne la fracture entre un monde révolu, celui de la tradition, de l’art et de la famille, et un présent technocratique, amnésique et cynique.

Entre polar futuriste, fresque historique et conte surnaturel, Yan déploie un imaginaire dense et cohérent, porté par une héroïne aussi fascinante qu’opaque. Une œuvre marquante, sombre et singulière, où chaque planche semble traversée par le deuil, la rage et la mémoire.

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