L’imaginaire d’Ingrid Rowen est sans limites et sans compromis. Toujours avec la volonté de transmettre de beaux messages aux lectrices et lecteurs, son angoisse sociale créative la pousse à créer sans relâches des univers et des personnages avec lesquels elle se sent émotionnellement en sécurité. ESUDEM est son premier roman et celui-çi lui donne le courage de se lancer dans cette belle aventure qu’est l’écriture. L’univers d’ESUDEM s’est étendue avec l’Héritage de Méduse, un beau préquel qui approfondi encore plus ce monde imaginaire. Son envie d’écrire l’a aussi portée vers les nouvelles et deux recueils ont déjà accueilli sa prose thérapeutique : Brisez la glace et Ranimez la flamme. Merci à Ingrid Rowen d’avoir accepté cette interview, bonne lecture à toutes et à tous.
Mille Mondes : Pour vous présenter à celles et ceux qui ne vous connaissent pas encore, comment vous définiriez-vous ?
Ingrid Rowen : Je m’appelle Ingrid et je pense être quelqu’un de tout à fait ordinaire. D’extérieur, discrète, mais à l’intérieur, les idées et les mondes imaginaires fusent de tous les côtés. Physiquement, je suis là, mais mentalement, je suis dans plein d’endroits différents à la fois. Cela joue malheureusement dans l’aspect social de ma vie. Il faut vraiment qu’une discussion ou qu’une personne me captive pour que mon attention fasse son focus sur elle. Plutôt réservée, j’avoue considérer les univers de mes écrits comme mes safes places. Parmi mes personnages, je sais que je suis en sécurité émotionnelle. En dehors de l’écriture, quelques trucs bizarres me caractérisent : je peux ajouter du miel dans absolument tous mes plats, j’ai peur des poulpes et des pieuvres et je n’aime pas le maïs.
MM : Pourquoi choisir d’écrire de l’imaginaire ? Un genre qui regroupe la fantasy, le fantastique, la science-fiction et d’autres styles bien diversifiés.
Ingrid Rowen : Je trouve cela plus facile pour moi, émotionnellement, d’aborder certains thèmes difficiles sous couvert de SFFF. Cela me permet en tant qu’autrice d’avoir plus de facilité à romancer et à prendre du recul. Ayant traversé puis survécu à une relation violente et dangereuse en 2016, j’avais un besoin viscéral d’écrire à ce sujet, mais j’en aurais été incapable par le biais de la littérature blanche. L’imaginaire m’a énormément aidée.
MM : Comment qualifieriez-vous votre style d’écriture ? Une question assez difficile j’en conviens.
Ingrid Rowen : De ce qui revient chez mes lecteurs et lectrices, c’est que ma plume est fluide et immersive. Elle paraît donc assez simple, mais en réalité je la travaille beaucoup pour immerger le lecteur et la lectrice, par le biais des cinq sens, dans mes univers, tout en ne les endormant pas avec des descriptions de deux pages. Mes prologues ont la réputation d’être percutants, voire brutaux, et de rester en tête tout en donnant irrémédiablement envie de les comprendre et de lire la suite. Et beaucoup me disent ressentir énormément d’émotions en me lisant, ce qui me flatte et me rend heureuse. Je ne cherche pas de validation sur la technique, quand j’écris. Je cherche à me faire plaisir avant tout et, bien sûr, à faire ressentir des choses à mon lectorat. L’écriture, pour moi, est à la fois thérapeutique et passionnelle. Apparemment, cela se sent lorsque l’on me lit.

MM : Pouvez-vous nous en dire plus sur l’univers littéraire d’ESUDEM ?
Ingrid Rowen : Il s’agit d’un huis clos fantastique. Notre société existe donc en parallèle de cet univers peuplé de créatures. Certaines que nous connaissons (lycanthropes, vampires) et d’autres que j’ai adoré créer (gargouilles, fausses pleureuses, octopias et, bien sûr, les méduses, descendantes de Méduse de la mythologie grecque). J’ai voulu que l’univers d’ESUDEM soit esthétiquement sombre, mais lumineux dans ses messages. Les thèmes abordés sous couvert de fantastique sont la résilience, la sororité, le handicap (surtout celui de la cécité) et les violences faites aux femmes et aux enfants.
MM : Félicitations pour votre participation au recueil de nouvelles Ranimez la flamme publié chez Cordes de Lune édition, pouvez-vous nous en dire plus sur votre nouvelle « Au rythme des tambours », qui, elle aussi, appartient à l’univers d’ESUDEM ?
Ingrid Rowen : Merci beaucoup ! Cette nouvelle s’inscrit en effet dans le même univers qu’ESUDEM. Il évoque le passé de l’une des protagonistes, Sylvia, qui a bien été aimée des lecteur.rices. Elle me permet également d’introduire brièvement ENOGROG, [un] ancien couvent, le lieu d’un futur roman qui se déroule dans le même univers qu’ESUDEM.
MM : Quelles sont vos inspirations, celles qui vous ont amené à écrire le roman ESUDEM et ensuite sa préquelle « L’Héritage de Méduse » ?
Ingrid Rowen : Cela peut paraître étrange, mais je n’ai aucune idée de ce qui m’a inspirée pour ESUDEM. Pour certains projets littéraires, j’ai conscience de mes sources précises d’inspiration (pour un [futur] projet de fantasy, clairement, c’est l’animé « Les carnets de l’Apothicaire » par exemple). Mais pour ESUDEM et son préquel, aucune idée. Et je pense que c’est aussi cela la magie de l’écriture. Sur le moment, j’écrivais un roman sur fond de mythologie nordique et dans la nuit du 11 mars 2023 (oui, vous pouvez rire, je me souviens encore de la date), j’ai rêvé d’ESUDEM. Un château à la décoration gothique, rempli de femmes maudites devenues créatures surnaturelles après un drame. J’y ai vu Cléa, mon personnage principal, et Méliana, la directrice du château. Dès le lendemain, j’ai commencé à faire des moodboards de cet univers et j’ai commencé à écrire sans jamais m’arrêter jusqu’en novembre 2023, où j’ai posé le point final. J’ignore totalement, même aujourd’hui, ce qui m’a inspiré cet univers. Inconsciemment, sûrement des chansons, des films et ma propre expérience. Je suis très réceptive aux mélodies, aux paroles, aux esthétiques, aux ambiances.

MM : Quels sont vos souvenirs et expériences lors de vos participations à certains Festivals de l’imaginaire ?
Ingrid Rowen : Passer de seule derrière son ordinateur à assise derrière une table à discuter avec pleins de gens, dont certains venant spécifiquement pour nous voir en dédicace, est quelque chose de réellement particulier à vivre et cela provoque des émotions difficilement descriptibles chez moi. Pour le moment, chaque salon littéraire et chaque dédicace en librairie a été une expérience formidable. Étant hypersensible, je suis souvent très émue, que je parle avec des futur.e.s lecteur.ice.s ou avec des personnes m’ayant déjà lue. Chaque rencontre a quelque chose de spécial à mes yeux. Pour le moment, ma rencontre la plus émouvante a été celle d’une jeune femme qui a, grâce à mon roman, osé avouer à sa grande sœur le drame qu’elle a subi en secret il y a des années. Sa sœur a également lu ESUDEM et m’a écrit un long message pour me remercier d’avoir déverrouillé leur lien sans le savoir et d’avoir permis à sa sœur de libérer sa parole. Me dire qu’ESUDEM fera partie de l’histoire de cette famille m’a fait pleurer de gratitude et de fierté. Encore aujourd’hui, cela me parait fou !
MM : Si je vous dis « les mille mondes de l’imaginaire » , qu’est-ce que cela vous inspire ?
Ingrid Rowen : Cela m’inspire une carte géante aux dessins mouvants et ondulants au gré de notre besoin de nous rendre dans tel ou tel lieu. Des îles cachant des trésors gardés par des créatures anciennes. Des trous noirs où se battent des vaisseaux spatiaux. Des bateaux maudits avec des fantômes à leur bord. Des manoirs qui se déplacent tous seuls sur des jambes de lierres vivants. Des forêts luxuriantes regorgeant de nymphes qui concoctent des potions. « Les mille mondes de l’imaginaire », cela me fait penser à une carte gigantesque, qui vit.
MM : Quels sont vos prochains projets ?
Ingrid Rowen : J’en ai trop ! Et je n’aurai malheureusement pas assez d’une vie pour les écrire. J’ai écrit un roman gothique à double temporalité sur le thème de l’art-thérapie et des maladies invisibles, en soumission, ayant passé la première étape de présélection de la célèbre maison d’édition Mnémos, [et] notamment son label young-adult Naos, dont j’attends patiemment la réponse. J’ai un recueil de nouvelles gothiques intitulé « La Valse des esprits » qui sort en septembre 2025 chez les éditions Cordes de lune. J’écris une fantasy à base de champignons et de fleurs, de cour royale et de concubines (ma première fantasy). Et, pour la première fois, je pense à l’écriture d’une romance contemporaine sur fond de groupe de rock/metal. J’ai également ENOGROG en tête, un roman dans le même univers qu’ESUDEM, se déroulant une dizaine d’années avant. Et mon roman sur fond de mythologie nordique, ainsi qu’un roman historique se déroulant en Irlande. J’ai également été approchée pour un projet de roman quatre mains, j’en étais très flattée. J’ai accepté, mais je ne peux pas en dire plus pour l’instant.

MM : Quels sont vos conseils de lecture ? Quels seraient selon vous les livres, B.D., mangas et comics mais aussi films, séries, jeux vidéo à lire, à regarder et à jouer absolument ?
Ingrid Rowen : Voilà une question trop difficile ! Car nos goûts et besoins changent avec le temps, au gré de nos expériences personnelles. Je ne peux rien conseiller sans savoir ce que recherche ou ce dont a besoin la personne en face de moi. Je ne lis ni BD, ni manga, ni comics. Néanmoins je peux citer mon dernier coup de cœur en date. En série, Arcane, chef-d’œuvre visuel, musical, psychologique et surtout émotionnel. Je pense clairement que l’on passe à côté de quelque chose si on ne la regarde pas. En jeu vidéo, Clair Obscur, un chef-d’œuvre là aussi, parle à merveille du deuil et des différentes façons de le vivre. En livre, L’ours et la renarde de Roncedor, une dark fantasy qui aborde les thèmes de l’esclavage et du handicap, mais aussi celui qui me tient énormément à cœur, mais qui est trop peu (ou mal) exploité dans la littérature : la grossophobie.

MM : Libre parole, un ou des sujets de votre choix en lien avec la littérature, l’imaginaire, la culture ou autre chose que vous souhaiteriez aborder comme mot de la fin ?
Ingrid Rowen : ESUDEM a beau être un roman appartenant au genre du fantastique, son thème central, même si on ne dirait pas de prime abord, est le consentement. Qu’il soit amoureux, sexuel, amical, professionnel ou familial, c’est une notion essentielle. Je suis reconnaissante d’avoir eu l’idée de cette histoire et d’avoir réussi à aller au bout de l’écriture de ce roman qui a été cathartique.
Merci beaucoup à Ingrid Rowen d’avoir accepté de se prêter au jeu de cette interview, nous avons hâte de découvrir ses prochaines créations ! Vous pouvez d’ores et déjà lire son roman ESUDEM chez Cordes de lune éditions.