Quoi de mieux que le noir et blanc emblématique de Christophe Chabouté pour une histoire sombre et brutale de pêcheurs voyageant vers les grands bancs de Terre-Neuve en 1913 ? L’auteur, qui a déjà repris avec brio le célèbre Moby Dick, revient cette fois-ci avec un thriller historique au scénario original et tout aussi captivant.
« Eh ouais paysan ! Mille cinq cents hameçons ! Un tous les deux mètres ! Trois kilomètres de ligne ! Plante-toi un hameçon dans la main et le poids de la ligne t’emmènes direct au fond ! »
Terre-Neuvas, Christophe Chabouté, Glénat
Rude
Les terre-neuvas, ce sont les pêcheurs qui, du XVIe au XXe siècle, partaient chaque année des côtes européennes pour pêcher la morue au large du Canada. Une vie rude, dangereuse, des mois en mer à supporter le froid, la nourriture déplorable et le manque d’hygiène, qui poussaient les hommes vers la violence et l’alcoolisme. Sur la Marie-Jeanne, partie de France, le jeune Louis, surnommé Le Boueux en raison de ses origines paysannes, devient vite la tête de turc des marins endurcis de la goélette. Alors que le poisson se raréfie et que la tension monte, le corps du second est retrouvé un beau matin, un couteau dans le dos. De quoi faire basculer l’équipage dans la paranoïa et pousser à son paroxysme une hostilité déjà vive.
Noirceur
Comme toujours, la noirceur de l’âme humaine colle au trait de Chabouté, s’insinue dans ses éclaboussures sanglantes, dans les visages durs, taillés à la serpe, qu’il donne à ses personnages. Très tôt, on constate que le voyage de la Marie-Jeanne ne sera pas une promenade de santé. Le journal du capitaine, fil rouge narratif de cet album, nous décrit des conditions de vie de plus en plus dégradées, des hommes à bout et un métier ingrat, mal payé, mal considéré.
Rares personnages ayant gardé un peu d’humanité, le Père Mathu, un briscard discret et honnête, et le jeune mousse, qui sert de souffre-douleur au capitaine, sont les seuls à offrir un peu de répit et quelques bons conseils au pauvre Louis, nouvellement embarqué sur la goélette.
huis clos meurtrier
Si l’œuvre de Chabouté fascine autant qu’elle met mal à l’aise, c’est bien grâce à cette façon de dépeindre des personnages qui ont perdu toute humanité, avec une cruauté que l’on retrouvait déjà dans Moby Dick. Lorsque l’ambiance vire au huis clos meurtrier, lecteurs et lectrices se surprennent presque à trouver l’assassin moins cruel que le capitaine envers ses hommes, lui pour qui la seule chose qui compte est de remplir la cale.
De même, comme dans Construire un feu, qui parvenait à faire ressentir le froid à travers ses cases comme aucun autre album, Terre-Neuvas transmet toute la violence d’une mer déchaînée, d’une pluie torrentielle qui glace ses personnages jusqu’aux os et de l’odeur rance du poisson mort qui ne quitte plus les marins. Le désespoir suinte de l’album jusqu’à outrepasser son aspect thriller pour devenir un véritable drame humain.
Terre-Neuvas est une fiction cruelle et prenante, totalement fidèle au style si caractéristique de Christophe Chabouté. Si son cadre historique bien réel contribue à sa crédibilité, c’est, comme souvent, le trait de l’auteur qui donne tout son caractère à une œuvre qui sait se passer de mots lorsque c’est nécessaire pour mieux nous plonger dans l’indicible.