Décolonisation et fantasy avec La Cité des lames

Robert Jackson Bennett est un auteur que nous apprécions particulièrement chez les Mille Mondes, et dont nous avions déjà parlé pour son roman La Cité des marches. Avec sa suite, La Cité des lames, deuxième volet de la trilogie des Cités divines, il délaisse les intrigues d’espionnage et de politique pour nous plonger dans un récit plus sombre, plus intime et plus frontalement engagé. En déplaçant le décor vers Voortyashtan, cité autrefois consacrée à la redoutable déesse de la guerre et en confiant la narration à la générale Turyin Mulaghesh, l’auteur déploie un roman de fantasy au croisement du thriller militaire et du drame psychologique, toujours sur fond de critique postcoloniale. Paru en début d’année chez Albin Michel Imaginaire, ce roman nous a été envoyé en service presse et nous en conseillons la lecture sans réserve.


«Il n’y a pas de bonne mort.
Mourir n’est qu’une connerie ennuyeuse par laquelle nous passons un jour ou l’autre,
tous autant que nous sommes.
Lui demander d’avoir un sens revient à demander aux ombres d’en avoir un.»

Mulaghesh

L’histoire

Alors qu’elle profite d’une retraite bien méritée au bord de l’océan, passant ses journées à boire du vin, à pêcher et à transformer chacun de ses proches voisins en ennemi mortel, la générale Turyin Mulaghesh reçoit la visite d’un fonctionnaire de Saypur.

La Première ministre Shara Komyad a une mission pour elle. Une agente a disparu à Voortyashtan, la cité des lames, ancienne demeure de la déesse de la guerre et des massacres. Cette disparition semble être liée à la récente découverte d’une substance minérale : la thinadeskite qui amplifie mystérieusement la puissance de tout courant électrique. Si les propriétés de ce minéral sont miraculeuses, cela signifie qu’un dieu en activité se cache quelque part dans la cité des lames ou aux alentours.

Un dieu ou une déesse ? Pourvu que ça ne soit pas Voortya, espère Mulaghesh.

Ce que les ruines disent du pouvoir

Quand on découvre ce deuxième tome, on sent que la guerre n’est pas un simple décor, mais quelque chose de vivant, presque corrosif. Les traces de l’horreur s’inscrivent dans les corps et les esprits, et le personnage de Turyin Mulaghesh, générale retirée des affaires, en est la parfaite illustration. Lorsque cette dernière est convoquée à Voortyashtan, la voilà plongée non pas dans un conflit actif, mais dans les répliques persistantes de guerres passées. Qu’est-ce qu’il reste une fois que les armes se sont éteintes? À travers elle, le roman pose la question de la responsabilité individuelle face aux ordres d’un État et comment un sursaut de liberté pourrait avoir le dernier mot face au pouvoir d’un empire. La paix est-elle possible, alors que tant de souffrance a déjà eu lieu, ou est-ce seulement une forme raffinée de domination ? 

La ville de Voortyashtan, reconstruite sur les ruines d’un passé divin et violent, est l’épicentre du grand thème du roman : l’impérialisme. Autrefois cité de la déesse Voortya, aujourd’hui ville occupée et remodelée par Saypur, elle devient un territoire de tensions, de fantômes refoulés où les cultures ancestrales sont étouffées. L’intrigue politique s’enracine dans cette question d’appropriation culturelle, où les dominants s’arrogent tous les droits, dont celui de raconter le passé. Ce deuxième roman met en scène la lutte entre mémoire et pouvoir, entre ruine et reconstruction — une tension qui irrigue tout l’univers de la trilogie. À travers plusieurs cités fracturées, Bulikov (tome 1) et maintenant Voortyashtan, Bennett explore les logiques de l’occupation et de la réécriture historique : que reste-t-il d’un peuple quand ses dieux sont morts, ses textes interdits, et ses pratiques religieuses criminalisées ?

Robert Jackson Bennet, © photo : Josh Brewster Photography

Mulagesh : entre prix du devoir et poids de l’âme

Au-delà de la critique sociale et politique, ce deuxième tome brille par la construction de ses personnages et notamment celui de Mulaghesh. Loin du héros flamboyant, Mulaghesh est une héroïne amère et fatiguée, figure de la désillusion, mais surtout de la résistance morale. Son arc narratif surpasse celui du récit et est traversé par une quête de rédemption nourrie par le sentiment de culpabilité d’avoir participé à un système brutal, et par le besoin viscéral de ne pas s’y réduire. 

La mission qu’on lui confie — officiellement administrative, officieusement stratégique — la plonge dans une ville dont la violence passée résonne avec la sienne. L’auteur nous offre un récit de seconde chance, où l’action ne suffit pas à réparer, mais où le doute, l’introspection, et parfois « la simple obstination », dessinent un chemin vers une dignité retrouvée. Mulaghesh enquête sur la déesse Voortya, avec qui  tout l’oppose, puisque toutes deux cristallisent des visions antagonistes de l’autorité. Si Mulagesh est une soldate vieillissante et abîmée par les conflits, l’autre est une déesse de guerre et de servitude, l’incarnation d’un ordre absolu. Mulaghesh n’est pas un modèle, mais une humaine en lambeaux, portée par une volonté inflexible de faire ce qu’elle peut, avec ce qu’il lui reste et, bon sang, qu’est-ce que je me suis identifié à elle ! 

Quelle suite ! Un roman qui ose ralentir, creuser, et interroger, là où tant de récits auraient mis la gomme ! En troquant l’élan épique contre une exploration lucide de la guerre, de la culpabilité et du pouvoir, Robert Jackson Bennett livre une œuvre profondément humaine, traversée par des dilemmes moraux d’une grande justesse. Plus qu’une suite, La Cité des lames est un miroir inversé de La Cité des marches : là où le premier déployait une enquête érudite dans les ruines d’un empire divin, ce deuxième tome fouille la ruine intérieure d’un personnage, et nous rappelle que, parfois, les guerres les plus décisives se jouent après le silence des armes.

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