Les Diables est-il le meilleur roman de Joe Abercrombie ? Chaque lecteur·ice aura son avis sur la question, mais ce qui est certain c’est que ce roman est sans doute le plus impertinent de l’auteur britannique. Plus de dix ans après Servir froid, celui qui est considéré comme l’un des principaux représentants du courant gritty ou grimdark, un sous-genre dérivé de la dark fantasy, revient avec un récit à l’humour grinçant absolument addictif.
« Sainte Béatrice, bénie sois-tu, murmura-t-il en serrant très fort son trésor.Ô vénérable martyre et protectrice de la sandale de la Sauveuse, je te demande une seule chose: permets-moi d’arriver à l’heure à mon putain de rendez-vous avec la Papesse. »
Les Diables, Joe Abercrombie, Bragelonne
Les Diables
Hier encore, Alex était une voleuse crasseuse, à deux doigts de perdre ses dents dans une ruelle puante face à un autre malfrat, Bosco, son créancier. Aujourd’hui, la voilà bombardée héritière disparue de la ville de Troie et future impératrice ! Le problème, c’est que cette destinée pleine de paillettes lui est fournie avec quatre cousins malfaisants, qui comptent bien s’arroger le trône. Cependant, l’Église d’Occident — qui a certifié la légitimité d’Alex et compte sur elle pour mettre fin au schisme qui la sépare de l’Église d’Orient — a une solution : la chapelle des Saints-Expédients. Cette congrégation un peu particulière emploie des créatures pas très catholiques pour faire le travail de Dieu : lycanthrope, vampire, sorcier… et, pire que tout, une elfe ! Mais, après tout, si l’on dit qu’il faut combattre le feu par le feu, n’est-il pas logique d’employer des diables pour en vaincre d’autres ?
« Heureuse de sortir enfin de l’atroce chariot, Vigga-la-Louve hurla de jubilation. Puis elle se mit aussitôt à son travail qui consistait à tuer. Heureuse coïncidence, c’était aussi son passe-temps préféré. »
Les Diables, Joe Abercrombie, Bragelonne
Audacieusement drôle
Comme toujours avec Abercrombie, les personnages sont tous des antihéros à l’opposé des valeurs de bienveillance, d’honneur et de pureté qui font la fantasy classique. Au programme, entre autres : un moine arriviste et trouillard, une pirate bêcheuse, un vieux soldat perpétuellement désabusé et ronchon, une lycanthrope à la mémoire défaillante ou encore un sorcier magicien à la mégalomanie insupportable ! Tous lancés, plus ou moins contre leur gré, dans une quête impossible, qui les oppose à des chimères et des princes crâneurs sans foi ni loi.
« Ne t’en fais pas. […] C’est juste un tir de semonce. — Et s’il m’avait touché ? — Ce serait devenu un tir tout court. »
Les Diables, Joe Abercrombie, Bragelonne
Dès les premières pages, on constate que l’auteur n’a rien perdu de son humour. Dans Les Diables, en plus de son cynisme et de sa satire habituels, Joe Abercrombie n’hésite pas à user du comique de répétition (bien qu’un peu lourdement par moments), du potache parfois graveleux (ceux qui aiment les blagues à base de fluides corporels seront servis) ou encore d’un comique de situation qui relève souvent de l’ironie. Tous les chapitres, même les plus grinçants, nous ont arraché bien plus qu’un sourire. C’est drôle (certains diront vulgaire) et ça n’a pas peur de parler de sexe, de tripes (pas dans un contexte culinaire… quoique…) et de religion, sans tabous.
« Sur les innombrables vitraux, on voyait des saints se faire trucider de toutes les façons possibles et imaginables, y compris les plus créatives. On y découvrait entre autres saint Simon sur son trône de feu, sainte Jemimah sous son rocher et saint Cédric avec ses clous —une image qui glaçait toujours les sangs de Sunny, quand elle y pensait. Parce qu’on avait pas choisi l’endroit le plus agréable à clouer… »
Les Diables, Joe Abercrombie, Bragelonne
Le cadre, une Europe médiévale du XIIe – XIIIe siècle qui emprunte de nombreux éléments historiques réels (croisades, schisme religieux…), contribue à l’aspect sombre du récit, tout en rendant très familiers les lieux traversés ou évoqués par les protagonistes. Il permet également une critique aussi burlesque qu’acide de certains sujets de sociétés intemporels, la religion en tête, ainsi que le racisme, le sexisme ou encore la guerre. Avec son style cru, expressif et toujours très spontané, Abercrombie nous entraîne sans mal dans cet imposant roman, dont les 700 pages défilent en un clin d’œil !
Si vous cherchez un récit de fantasy caustique et audacieux, Les Diables est fait pour vous ! Malgré quelques lourdeurs, Joe Abercrombie signe sans doute là son roman le plus impertinent et provocateur. L’action y est débridée, les dialogues excessivement drôles et les personnages délicieusement caricaturaux. Une œuvre diablement réussie.