La collection Histoire & Histoires des éditions Delcourt nous emmène très loin dans le passé avec sa série Civilisations qui mêle — comme son nom le laisse subtilement deviner — la grande histoire et les mythes de ses peuples. Avec ce second tome, cette fois centré sur l’Égypte (le premier nous permettait de découvrir la Crète), France Richemond et Giulia Pellegrini imaginent les origines d’un grand personnage : le célèbre Imhotep.
« […] seuls ceux qui ont la connaissance sont vraiment vivants. »
Civilisations : Égypte, éditions Delcourt
Celui qui vient en paix
Il y a un peu plus de 4600 ans (environ 2700 avant l’ère commune) débute la IIIe dynastie. Une période qui verra la réorganisation du panthéon égyptien sous sa forme familiale la plus connue, le développement de l’administration, de l’architecture, du culte des morts ou encore de l’art. C’est aussi l’époque du grand roi Djoser (Djéser ou Netjerikhet) et de l’architecte Im-Hotep (Imhotep dans sa version hellénisée) « celui qui vient en paix ». C’est lui, le véritable héros de cette histoire. Dès sa naissance au sein des tribus nomades, il est marqué par le dieu Setesh et promis à un grand avenir. C’est en tout cas ce que voit le prêtre Onsu lorsqu’il interprète le mouvement des étoiles pour y déceler des messages divins. Il part donc à la recherche de l’enfant, futur protecteur du roi, qui pourrait empêcher la guerre qui menace de déchirer le peuple de Kem-et, ce pays qui sera renommé des millénaires plus tard l’Égypte.
Mystique
Archéologues et historiens savent encore peu de choses sur Im-Hotep. Le personnage ayant été divinisé plus tard par le peuple égyptien, beaucoup doutaient de son existence jusqu’à ce que son nom soit repéré au sein d’une inscription sur un fragment de statue du roi Djoser. Le flou concernant son existence, sa naissance, sa parenté, permet à l’autrice d’imaginer sa vie en y mêlant des éléments mystiques, basés sur les connaissances astronomiques du peuple égyptien antique. C’est aussi une manière d’intégrer une dimension magique à cet album, avec la représentation et l’intervention des dieux. Si le récit est en partie fantasmé, il se sert donc d’éléments réels et documentés comme socle afin d’imaginer ce qu’aurait pu être la vie d’Im-Hotep.
Le choix d’en faire un nomade est loin d’être fantaisiste et pourrait expliquer la manière dont il a apporté des idées nouvelles au peuple égyptien. C’est aussi une façon intéressante d’expliquer son attrait pour la connaissance et la variété de ses compétences : en voyageant, en découvrant d’autres cultures, d’autres peuples et d’autres manières de soigner, bâtir et créer. L’Im-Hotep du récit est très polyvalent. S’il fait parler son cerveau avant ses muscles, il est tout à fait capable de se défendre, c’est aussi un homme charitable, honnête et respectueux. Civilisations en fait un héros au sens premier du terme : un protagoniste idéalement vertueux. On regrette que certains passages du récit soient un peu trop vite expédiés et que quelques ellipses peu claires rendent parfois la compréhension laborieuse (ou donnent une sensation de « facilité » au scénario).
En revanche les dessins de Giulia Pellegrini font honneur à l’art et à la culture d’Égypte antique. C’est riche, coloré, lumineux, les paysages désertiques sont loin d’être monotones et les passages plus mystiques, qui mettent en scène les rêves et les dieux, sont plutôt inspirés. Il se dégage même quelque chose d’assez poétique de l’étude des étoiles d’Im-Hotep et des autres prêtres de Setesh.
Histoire et culture
Afin d’éclaircir les aspects historiques et fictionnels de ce Civilisations, France Richemond place, en fin d’ouvrage, tout un chapitre illustré consacré aux connaissances égyptologiques qui ont servi de socle au récit. On y découvre (ou redécouvre, pour ceux ayant eu la chance d’avoir suivi un cursus d’égyptologie) la manière dont a évolué la mythologie, l’écriture ou encore la science, durant les plus de 3000 ans qu’a duré l’essor de cette civilisation que nous nommons aujourd’hui Égypte antique. Une durée et une constance souvent difficiles à appréhender pour des non-historiens. Pour autant, croire que les pharaons se sont succédé dans un empire figé est une erreur, si les grands principes de la culture égyptienne se sont maintenus et préservés tout au long de son histoire, celle-ci a connu de nombreux bouleversements politiques et des mutations territoriales.
C’est aussi l’ambition tout à fait louable de cet album : montrer que l’Égypte antique n’est pas un bloc immuable, mais un peuple en constante évolution, tant des les domaines scientifiques, technologiques et artistiques, que culturels et religieux. L’autre aspect de la série Civilisations, c’est la place qu’elle donne à l’importance qu’accordaient les peuples anciens à la lecture des astres.
« Si aujourd’hui interroger les astres avant de prendre une décision peut faire sourire, ce fut monnaie courante depuis l’aube des temps, même si les historiens en parlent peu. »
France Richemond
Dans l’antiquité, astronomie et astrologie se mélangent souvent. La lecture du ciel permet à la fois d’interpréter les desseins des dieux pour les hommes et d’effectuer des calculs mathématiques ou déterminer le découpage du temps et des saisons. France Richemond ne manque pas d’expliquer que l’astrologie au sens que nous lui donnons aujourd’hui, soit prédire l’avenir, n’existait pas à l’époque, bien qu’elle soit utilisée dans le scénario de ce tome.
Civilisations : Égypte, mêle histoire et légende pour offrir une aventure riche, pleine de rebondissements et de magie, assortie d’une dimension culturelle et historique intéressante. Un album qui plaira autant aux férus d’histoire qu’au néophytes curieux ou aux amateurs d’aventures dynastiques rocambolesques.