Survivre en pleine nature, sans le confort moderne. La plupart d’entre nous en sont incapables, habitués à sortir notre téléphone portable dès que nous avons besoin de nous repérer, de trouver de quoi manger ou un endroit où dormir. Dans le cas où l’apocalypse frapperait à notre porte, que dites-vous d’une B.D. avec un chouette scénario, mais qui en plus donnerait quelques trucs et astuces à ses lecteurs ? Avec son style visuel unique, son humour et ses véritables conseils de survie, Seven est sans doute l’album le plus curieux et le plus utile de ce début d’année 2025.
« Tu connais les règles Sev. L’homme est un danger, il faut éviter d’en croiser… — …Chacun sa mère et les moutons seront bien gardés. »
Seven, Christian Ung, Glénat
Postapo pour enfants
Et si pour une fois une histoire de survie dans un monde postapocalyptique prenait place dans le sud de la France ? Et si son héroïne était une enfant débrouillarde ? Cette enfant, c’est Seven, qui vit isolée avec le reste de sa famille, quelque part dans le Gard. Seven a l’habitude de faire des photos et des vidéos avec un vieux téléphone du monde d’avant qu’elle a trouvé. Lorsque le chargeur se casse, elle décide de braver l’interdit parental et d’aller explorer un ancien village en ruine dans l’espoir d’en dénicher un nouveau. Une aventure qui va se transformer en un road trip déjanté et instructif, plein de rencontres, de découvertes et de… dinosaures ?
Style et originalité
Si Seven est le premier album de Christian Ung, l’artiste n’est pas un débutant. Directeur créatif chez Geek Magazine (Geek Tribes) et pour leur revue trimestrielle Nemu, consacrée à la bande dessinée, il a également piloté le service artistique de Volcom pendant plus de sept ans. Son style graphique très moderne, entre street art et collage, qui évoque, par certains aspects, ceux d’Amélie Fléchais, Arthur Fong ou encore Momatoes offre une grande polyvalence à cet album. On peut lui reprocher de manquer parfois de lisibilité, mais certainement de style ni d’originalité ! Une petite compilation des recherches et repérages qu’a nécessités l’ouvrage, placée en fin de tome, permet de voir les environnements naturels des Cévennes qui ont servi de cadre aux aventures de Seven.
L’histoire est entrecoupée de fiches pratiques, donnant de véritables conseils de survie dispensés par Denis Tribaudeau. Nous avons particulièrement apprécié l’approche de ce professionnel, qui démonte beaucoup d’idées reçues sur le survivalisme où il est ici plus question de réapprendre à faire des choses du quotidien sans outils modernes (calculer le temps qui passe, se repérer, soigner une plaie…) que de s’imaginer seul contre tous dans un remake de La Route. Sa règle d’or est d’ailleurs un beau message d’humanité : « Sur dix personnes, neuf me veulent du bien et une me voudra du mal. Il faut déceler cette personne avant qu’elle n’agisse. Si ce n’est pas le cas, les neuf autres personnes [me] donneront plus que ce que la dixième vous prendra. »
Langue du futur
Un autre aspect amusant et plutôt crédible de Seven, c’est la manière dont son récit imagine l’évolution du langage dans le futur. Les personnages de Christian Ung ne disent plus « putain » mais « poutine », à la place de « merde » ils lâchent des « trump » et leur joie ne s’exclame plus par un « génial » ou « youpi » mais par « tik tok » ! L’antonomase, le fait de faire passer des noms propres dans le langage courant jusqu’à ce qu’ils deviennent des noms communs dont on perd l’origine au fil des générations, n’est pas un phénomène nouveau. Que l’on pratique le boycott, se vante d’un physique d’Adonis ou traite quelqu’un de Karen, de très nombreux mots ancrés dans l’usage courant sont issus de personnages réels ou fictifs. En poussant encore plus loin ce que la culture du XXIe siècle pourrait laisser comme héritage, l’auteur crée également un autre personnage qui ne s’exprime qu’avec des émojis et qui contribue à l’humour de cet album.
Enfin, bien qu’il fasse se succéder des scènes parfois violentes, de l’émotion, de l’aventure et, encore une fois, beaucoup de dérision, Seven trouve toujours le ton et le rythme justes. Ses dernières pages laissent aussi leur place à une belle dose d’humanité et rappellent que ses personnages, aussi forts, vindicatifs, obstinés ou sauvages soient-ils, sont aussi capables de regrets et de bienveillance. Un beau message d’espoir pour ce futur, pas si improbable, que le fantastique et la science-fiction explorent depuis les premiers mythes de l’humanité.
Si, comme ne manque pas de le mentionner Christian Ung en début d’album, il est de notre devoir de faire en sorte que le futur décrit dans Seven reste une fiction, nul doute que cet album drôle et décalé constitue une manière originale de s’initier à la survie. Une curiosité à découvrir dès le 29 janvier aux éditions Glénat.