Blasfamous, votre âme pour quelques likes !

Aujourd’hui, nous vivons dans un monde où les réseaux sociaux et la célébrité (parfois éphémère) qu’ils nous confèrent peuvent virer à l’obsession chez certaines personnes. Outre tous les problèmes mentaux que peuvent générer des commentaires qui jugent en permanence le physique, la voix, les opinions et tout ce que peut afficher quelqu’un sur son compte, la course aux « likes » obnubile certains au point de devenir une drogue.
C’est un peu de ce concept qu’est né Blasfamous, un roman graphique écrit et dessiné par Mirka Andolfo (Sweet Paprika, Deep Beyond…), qui nous emmène à la rencontre de Clélia, star de la pop chrétienne pour une église qui collecte désormais la foi à travers l’adulation des fans.

« Est-ce que vous êtes prêts ?! Parce qu’aujourd’hui… un nouveau miracle sera accordé à un petit chanceux parmi vous, mes fidèles fans adorés ! ❤ »

Blasfamous, Mirka Andolfo, éditions Glénat

Une place au paradis

Clélia est sans doute la chanteuse la plus populaire du monde. Adulée par des millions de fans et fer de lance de l’Ordre, la nouvelle église chrétienne qui a vu le jour vingt ans plus tôt afin de redorer son image et faire renouer les gens avec la foi. En faisant appel aux personnalités les plus médiatiques et aux plus grands influenceurs, l’Ordre a poussé la population à croire de nouveau. Dans ce futur où les chanteurs religieux, nommés les Bienheureux, sont capables d’accomplir de véritables miracles et d’offrir une place au paradis à leurs admirateurs, Clélia électrise les foules avec son charisme et sa voix quasi divine. Mais en coulisse, la vie de la chanteuse est bien moins paradisiaque : angoissée par la pression qui pèse sur ses épaules, dépressive, obsédée par les commentaires la concernant, la jeune femme est victime d’un système mercantile cruel et épuisant. Et ce n’est certainement pas Lev, son manager, qui va l’aider à aller mieux, car l’exaltation des fans de Clélia permet de produire une substance dont l’Ordre raffole : l’ecstasy mystique.

Idole en souffrance

Si l’on s’attend, de prime abord, à ce que Blasfamous aborde la question de la popularité par le prisme des nouvelles technologies et de l’évolution de la société de consommation, l’album va bien plus loin. Bien sûr, cette question n’est pas négligée, le lecteur constate rapidement la dépendance que Clélia développe vis-à-vis des commentaires de ses fans. Le biais de négativité — cette tendance qui pousse le cerveau humain à accorder une importance plus élevée, voire disproportionnée, aux événements négatifs — enfonce la jeune femme dans le pessimisme et la dépression à la moindre remarque sur son physique ou la qualité de ses chansons. Et ce sont là les thèmes majeurs du récit : la perte d’estime de soi, l’ascenseur émotionnel, le déséquilibre mental et les pensées suicidaires.

En plus de la souffrance due à son statut d’idole placée sous tous les regards et dont les moindres faits et gestes sont scrutés par les médias, Clélia est la victime de visions venues d’un lointain passé qu’elle a enfoui profondément en elle-même. Si elles sont peu claires pour la jeune femme dans la première partie du récit, elle en tire tout de même un profond sentiment de culpabilité, consciente qu’elle a commis un crime dont elle ne se souvient pas. Un crime lié à l’amour interdit qu’elle partageait avec une autre femme, Marianna. Mirka Andolfo aborde ainsi les relations homosexuelles, et plus particulièrement lesbiennes, et la façon dont elles ont été traitées à travers les époques, sous un prisme fantastique et horrifique particulièrement intéressant.

Son âme au diable

La question de la religion est abordée de manière particulièrement intéressante dans Blasfamous. Il y a d’abord celle qui s’exerçait dans les souvenirs de Clélia, avant la création de l’Ordre, qui interdit toute forme de plaisir et qui pratique la pénitence par la souffrance. Puis le renouveau créé par l’Ordre, qui n’est en réalité qu’une entreprise commerciale démoniaque astucieusement déguisée, qui use de ses stars pour consommer la foi des humains. Derrière le faste et les paillettes se cachent le stupre et la luxure. Les miracles offerts par les Bienheureux ne sont en fait que des illusions pour pousser les fans à offrir leur âme au diable. Si cette vision peut paraître cynique, elle est en réalité traitée avec beaucoup d’humour par l’autrice, qui se plaît aussi à rappeler que la religion est avant tout une question d’interprétation.

D’un point de vue technique, l’album est impeccable. Déjà en termes de rythme, qui enchaîne humour, action débridée et phases introspectives émouvantes, mais également sur le plan graphique, où le style, hérité des comics, de Mirka Andolfo, fait des merveilles. On apprécie la dynamique de la mise en scène et le bestiaire imaginaire particulièrement recherché lorsqu’il s’agit de représenter les créatures angéliques ou démoniaques. Une belle panoplie de monstres, que n’auraient pas reniés des œuvres telles que Bayonetta ou Devil May Cry. L’originalité dont fait preuve Blasfamous vient confirmer l’imagination folle que l’artiste italienne avait déjà montrée dans ses titres Contro Natura et Mercy, ou dans sa réinterprétation d’icônes des comics tels que Wonder Woman.

Coloré, inventif et délicieusement irrévérencieux, Blasfamous est un roman graphique intelligent et drôle, qui mêle des sujets diablement contemporains, comme la légitimité des idoles, la manipulation médiatique ou encore la santé mentale, dans un récit explosif ! Doit-on vénérer des personnalités médiatiques ? Peut-on se donner corps et âme pour une cause jusqu’à s’oublier soi-même ? Autant de sujets sublimés par le trait d’Andolfo, qui vient ici confirmer son talent d’autrice et illustratrice résolument moderne.

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