L’Enfantôme : A-t-on perdu notre âme d’enfant ?

On entend souvent que les jeunes ne veulent plus travailler. Que le niveau scolaire est perpétuellement nivelé par le bas. Que nous sommes face à une génération de fainéants, d’inadaptés et d’idiots gangrénés par les jeux vidéo et les réseaux sociaux. Jim Bishop (Lettres perdues, Mon ami Pierrot) prend le problème dans l’autre sens : et si c’était la société qui nous empêchait de nous y sentir à notre place et de nous épanouir ? L’Enfantôme est une bande dessinée horrifique, presque autobiographique, qui aborde la pression liée à la réussite, le conformisme social, mais aussi le harcèlement scolaire.

« Vous nous écrasez sous vos devoirs et vos notes. Au lieu de nous apprendre l’épanouissement personnel, vous valorisez la compétition entre les élèves pour en faire de bons petits esclaves modernes. […] On le sait, qu’on va tous crever, alors laissez-moi y aller à mon rythme ! »

L’Enfantôme, Jim Bishop, Glénat

Échec mortel

Pas facile d’être « Le Boutonneux » du collège, surtout quand tout ce qu’on aime faire c’est jouer aux jeux vidéo. Notes catastrophiques, moqueries, situation familiale compliquée, voilà comment on finit par se retrouver dans le bureau du conseiller d’orientation. Mims aussi a été convoquée. Elle, son truc, c’est les mangas. Avec son style punk et son caractère bien trempé, elle fait forte impression sur Le Boutonneux. Mais le CIO, M. Marano, n’a rien du gentil pédagogue scolaire, malgré ses manières doucereuses. Si les ados ne réussissent pas leur année, il leur promet que l’échec sera mortel, car leurs parents les… tueront. Une façon de parler ? Un coup de pression ? Pas si sûr. Depuis leur entretien avec lui, les familles des deux collégiens sont devenues bizarres et des événements de plus en plus étranges surviennent autour d’eux. Et si échouer pouvait vraiment les tuer ?

L'ENFANTOME page 14

Histoire horrifique

S’il commence par nous présenter les galères de son protagoniste, L’Enfantôme glisse rapidement de la tranche de vie adolescente à l’histoire horrifique. Sous la plume de Jim Bishop, on reconnaît les inspirations de maîtres du genre, comme Junji Ito, que l’auteur parvient à s’approprier avec brio sous l’égide de son propre style. C’est angoissant, malplaisant et parfois carrément gore ! Tandis que, dans la deuxième partie, le monde des enfants se pare de dessins mignons, on plonge dans une version onirique de la mort de l’enfance et du passage à l’âge adulte. Un changement de style bien pensé, jamais incohérent et qui boucle avec son propos initial de manière réussie.

L'ENFANTOME page 78

Pour un lecteur issu de la génération Y, il est agréable de voir dans l’adolescence peinte par Jim Bishop le reflet de ses propres années collège : pantalons à pressions, succès de Final Fantasy VII, arrivée du Nokia 3310 et de son célèbre Snake… L’auteur a avoué lors d’une interview s’être inspiré de sa propre jeunesse pour les environnements, la personnalité de son héros, mais aussi des événements difficiles, comme le beau-père abusif et hypocrite. C’est sans doute ce choix qui contribue à faire de L’Enfantôme une histoire très juste dans ses personnages et leurs sentiments. Comme eux, nous connaissons ces cours de récré divisées en castes, ces profs qui abusent de leur autorité pour se donner du pouvoir sur des élèves fragiles ou encore cette sensation de solitude au sein même de notre propre famille.

L'ENFANTOME page 45

Monde schizophrénique

D’autant que Jim Bishop, sous couvert de fantastique, dresse un constat tout à fait réaliste de la société et de l’éducation. Oui, le système scolaire encourage la compétition plutôt que l’entraide. Oui, les élèves doivent s’adapter ou sont écartés. Et oui, beaucoup subissent un chantage à la réussite qui a des conséquences sur les valeurs qu’ils développent et la construction de leur personnalité. Un problème somme toute logique, puisqu’il n’est que le pendant de notre vie d’adulte. Aujourd’hui, notre valeur n’est pas définie par notre sensibilité, nos actions pour le bien commun ou encore nos compétences personnelles, mais par l’argent que nous pouvons rapporter à la société. Dans notre monde schizophrénique, les adultes qui se plaignent régulièrement de leur travail sont les mêmes qui l’élèvent au rang de valeur suprême lorsqu’il s’agit de critiquer les « fainéants » ou les marginaux. 

L'ENFANTOME page 95

À travers son récit, L’Enfantôme dresse aussi le portrait de ces parents qui veulent réussir à travers leurs enfants, jusqu’à projeter sur eux leurs angoisses et leurs regrets. La cruauté n’est pas que dans la cour de récré, malgré les brimades et les surnoms moqueurs, mais aussi dans le discours des adultes. Si Bishop en fait des monstres sanguinaires, c’est pour mieux représenter le poids du regard qu’ils portent sur leurs ados. Un regard matérialisé par ces yeux inquiétants disséminés partout dans l’album et qui rappellent une autre incohérence de nos sociétés contemporaines : la sensation d’être invisible au sein du groupe tout en étant perpétuellement scruté (et jugé) de toutes parts. Vous n’êtes personne, mais on n’oubliera pas de relever le moindre de vos défauts, de noter la moindre erreur, de critiquer chaque maladresse. Et si la solution, comme le suggère le récit, c’était de renouer avec cet enfant émerveillé et joyeux qui se cache au fond de nous ?

L'ENFANTOME page 161
L’Enfantôme, c’est un peu tout ça et plus encore. Une amitié comme seules les années collège peuvent en faire naître, un style qui se réapproprie avec talent le manga horrifique et une réflexion pertinente sur le dégoût de soi-même qui naît du regard des autres. Un excellent roman graphique et une belle manière pour Jim Bishop de poursuivre sa série d’albums consacrée au passage à l’âge adulte.

Ce livre a été critiqué dans le cadre d’un service presse.

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