A-t-on encore besoin de superhéros ?

On pourrait considérer les héros des mythes antiques, tels Achille, Siegfried ou encore Rāma, comme les premiers superhéros. Après tout, ils ont eux aussi des pouvoirs ou possèdent des objets magiques qui leur en confèrent, ils affrontent toute une kyrielle de monstres, de rois corrompus, de bandits et autres vilains, et, bien souvent, ils sauvent des innocent·e·s qui les acclament avec joie. Pourtant, ces figures-là ont aussi une part d’ombre, ils commettent des erreurs, sont soumis à des désirs bassement humains et finissent souvent de façon tragique. S’ils ont sans nul doute inspiré la figure moderne du superhéros, ce dernier, tel qu’on le conçoit aujourd’hui, apparaît plutôt dans les années 1930, en même temps que le comic américain. C’est en effet à cette époque que surgissent Mandrake et Le Fantôme, considérés comme les précurseurs d’une tendance qui va croître durant tout le XXe siècle. Ils vont d’ailleurs apporter des idées qui deviendront ensuite des standards, comme le costume moulant et les superpouvoirs. Mais c’est véritablement l’arrivée de Superman, en avril 1938, qui démocratise la figure du superhéros.

Elle connaîtra des variantes au cours des décennies qui suivront, absence de superpouvoirs compensés par des gadgets (Batman), versions féminines (Wonder Woman), équipes (les Quatre Fantastiques), afin de s’adapter à l’évolution de la société. La Seconde Guerre mondiale verra l’apparition de personnages porteurs de valeurs patriotiques, comme Captain America, et la crise qui suivra fera de la figure du superhéros un vecteur d’espoir et un moyen pour s’évader de la réalité, avant de finalement connaître une période sombre. En effet, vers 1954, les personnages de comics sont accusés de stigmatiser la violence et de pousser leurs jeunes lecteurs vers la drogue ou la délinquance. Il faudra attendre plusieurs années, et une évolution des histoires, comme des mentalités, pour qu’ils retrouvent leurs lettres de noblesse, avant de se moderniser pour se rapprocher de leur public. Personnages racisés, homosexuels, histoires plus sombres et plus matures, développement des personnages féminins, généralisation de l’antihéros, parodies, tragédies… Les personnages et les récits s’étendent, s’adaptent, jusqu’à devenir véritablement incontournables.

Jusque dans les années 2010, dans un monde occidental globalement pacifié et prospère, le superhéros amène de l’aventure et de la fantaisie dans un quotidien sécurisé et banal. Il combat des envahisseurs venus de l’espace, faisant écho à un engouement qui n’a cessé de croître depuis 1959 et la création du premier institut consacré à la recherche d’intelligence extraterrestre. Il affronte des multimilliardaires sans morale, comme Lex Luthor, ou des criminels patentés, et agit là où la police et les pouvoirs publics sont impuissants. Et puis le monde évolue, et avec lui les préoccupations de ses habitants. Les superhéros deviennent politiques, dans Authority, ils s’octroient même le droit de s’opposer à des gouvernements et de prendre le pouvoir. La satire The Boys parachève l’idée du héros dont le pouvoir lui donne un statut de responsable politique, avec un humour noir et une violence toute particulière.

Peut-on encore admirer les superhéros aujourd’hui ? 

Si l’on regarde notre société en face, nous sommes loin de la candeur productiviste et des lendemains qui chantent de la fin des années 1980. Les jeunes générations n’espèrent plus fonder une famille, acheter une maison et trouver un emploi stable, mais doivent désormais composer avec des crises politiques et environnementales majeures, qui mettent en péril leur avenir. Il y a bien eu quelques tentatives d’intégrer des personnages iconiques du genre dans des scénarios les mettant aux prises avec des problèmes bien réels. On peut citer, à titre d’exemple, Justice League Icônes, chez DC comics (Urban comics en France), album dans lequel on retrouve Superman qui tente de sauver l’humanité de la famine, Wonder Woman en lutte contre l’oppression des femmes ou encore Captain Marvel qui vient en aide aux enfants handicapés. Malheureusement, difficile de trouver du réconfort dans ces personnages de papier lorsque, là dehors, aucun héros surpuissant ne se lève pour sauver les baleines ou mettre fin aux guerres.

La crise du superhéros tient à cela : il n’existe pas. Il peut sembler comique de devoir rappeler une telle évidence, mais, si un personnage fictionnel peut nous sauver de menaces tout aussi fictives, il est impuissant face aux véritables problèmes de notre société. Dès lors, la lecture des aventures de ces protagonistes iconiques ne suffit plus lorsqu’il s’agit de s’évader et d’oublier le quotidien. Pire, le lecteur en vient à douter des figures héroïques et de leur morale irréprochable. Comment s’est construite la fortune de Bruce Wayne, alias Batman, au juste ? Pourquoi un être aussi puissant que Superman n’empêche pas les guerres, l’esclavage et les injustices ? Pourquoi Aquaman ne fait rien contre la surpêche et la destruction de la vie dans les océans ? Est-il encore possible de croire en l’héroïsme de ces personnages divinisés ?

Des héros dans un monde en crise

Au fil des décennies, les superhéros ont évolué pour s’adapter aux attentes et aux préoccupations des sociétés qu’ils divertissaient. Mais dans un monde en crise où les défis sont bien réels, leur incapacité à dépasser le cadre de la fiction les rend de plus en plus anachroniques. Nos héros d’aujourd’hui ne sont plus des surhommes, ils sont faillibles. En contradiction avec les valeurs d’abnégation des superhéros, ils font parfois passer leurs intérêts personnels avant ceux d’un peuple ou d’une nation. À l’image de Joël, le protagoniste de Last of Us, qui choisit de sauver Ellie plutôt que de la laisser se sacrifier afin d’apporter un remède capable de mettre fin au virus qui ravage l’humanité. Leur morale est trouble, leurs défauts évidents. Que dire de V, le protagoniste de V pour Vendetta, qui enlève et torture la jeune Evey afin de lui faire comprendre l’étendue de la cruauté du gouvernement fasciste du récit ? 

V pour Vendetta, adaptation cinématographique des sœurs Wachowski et de David Lloyd, 2005

Désillusionnés par les récits simplistes de héros invincibles, de nombreux lecteur·ice·s se tournent vers des figures plus humaines, plus proches de leurs luttes et de leurs doutes. Ces héros faillibles reflètent une prise de conscience essentielle : attendre un sauveur providentiel, qu’il vienne d’un autre monde ou des pages d’un comic, ne suffit plus. Mais lorsqu’on lève le nez de nos comics, que reste-t-il ? Les véritables héros sont loin de l’image lisse et incorruptible de leurs homologues de bande dessinée. Il n’a pas fallu attendre des scandales comme ceux éclaboussant l’abbé Pierre, ou les controverses au sujet d’Henry Kissinger, Che Guevara ou encore Winston Churchill, pour l’admettre : les vrais superhéros n’existent pas. C’est d’autant plus frustrant que beaucoup de ces figures historiques, citées comme héroïques, ont été érigées en modèles de vertu, de vaillance et d’incorruptibilité auxquels se référer, faisant presque oublier à ceux qui les admirent que le monde réel ne se divise pas entre « gentils » et « méchants ».

Henry Kissinger et Donald Trump à la Maison-Blanche

Mais alors, que faire d’un Clark Kent qui ne milite pas pour les droits humains ou d’un Green Lantern qui se fout de l’effondrement de la biodiversité ? Difficile d’en vouloir à un passé qui, à l’époque, fantasmait nos années 2000 comme un futur où l’humain dépasserait sa condition pour s’élever physiquement et moralement. Pourtant, force est de constater que nous avons besoin de nouveaux modèles auxquels nous raccrocher. Est-ce que cela signifie que nos superhéros traditionnels doivent être remplacés par de nouveaux personnages, plus humains, engagés dans des causes concrètes, capables de nous fournir de l’espoir ? Peut-être. De là à voir émerger les premières BD mettant en scène Paul Watson, Greta Thunberg ou encore Juan Pablo Gutierrez, il n’y a qu’un pas. Si les fans de Flash et Green Arrow n’ont pas disparu, notamment grâce à l’évolution plus sombre de leurs archétypes, l’intérêt renouvelé pour des personnages plus proches de nous, lecteurs, tels que John Constantine ou Christopher Chaos, est en phase avec notre époque. Ces héros qui se droguent, qui doutent de leur sexualité, qui s’inquiètent des conséquences de leurs actes… sont finalement bien plus proches de notre réalité. 

Au fond, ces récits fantasques nous invitent peut-être à réaliser que le véritable héroïsme ne réside pas dans des pouvoirs surnaturels ou des costumes flamboyants, mais dans nos propres actions, aussi modestes soient-elles. Alors que les superhéros de fiction peinent à incarner l’espoir dans un monde en quête de solutions concrètes, c’est peut-être à chacun de nous de devenir le héros du quotidien. À l’image de ces personnages imparfaits, nous pouvons lutter contre nos propres contradictions et insuffler un changement réel, à notre échelle. Après tout, comme l’a dit Barack Obama : « Nous sommes ceux que nous attendions. »

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