Social Fiction : réédition d’une anticipation

Entre 1978 et 1983, Chantal Montellier signe les albums 1996, Shelter et Wonder City, prépubliés dans Métal Hurlant. Des récits cyniques et grinçants, qui parlent de femmes, de société, de politique et de violence. Qualifiées de bandes dessinées d’anticipation lors de leur sortie, ces œuvres sont aujourd’hui rééditées dans un album déjà culte, à paraître le 26 décembre chez les Humanoïdes associés.

« Plutôt que science-fiction, qui évoque pour moi le space opera et toutes ces choses, je dirais plutôt social-fiction, en ce sens qu’il s’agit pour moi de partir d’une réalité de la société d’aujourd’hui et de la pousser à l’extrême, par exemple le contrôle, l’omniprésence des caméras-vidéos, l’omniprésence d’un regard sur les gens. »

I am a camera. Chantal Montellier, CASB / Espace Delphine Seyrig, Paris, 1994, p. 11.

Multirécits

Social Fiction réunit donc trois œuvres, retravaillées par leur autrice, pour offrir à ses lecteurs un album puissant et engagé.
Dans Wonder City le lecteur se trouve plongé au cœur d’une ville eugéniste et totalitaire, qui, sous couvert de conserver les « meilleurs » gènes, stérilise peu à peu les populations qu’elle juge « indésirable » (non blanche, issue de classe sociales pauvres, contestataires…). On y suit le parcours houleux d’Angela Parker, qui découvre qu’elle a été victime de cette politique de la pureté lorsqu’elle décide d’avoir un enfant.

Shelter, rebaptisé Shelter Market, propose l’expérience sociale glaçante d’un groupe de personnes enfermé dans un centre commercial, qui fait office de bunker après une attaque à la bombe atomique, et dont le directeur s’élève peu à peu comme un dictateur. 

Enfin, 1996 Again est une compilation de plusieurs histoires courtes qui abordent aussi bien la surveillance de masse que le racisme, le sexisme, le capitalisme ou encore la déshumanisation.

Glaçante anticipation

Social Fiction narre un futur dystopique qui ostracise et martyrise les femmes, les pauvres, les étrangers, dans une société de contrôle qui n’a rien à envier au 1984 de Georges Orwell. Si dans les années 1990 on s’amusait des prédictions de Jules Vernes devenues réalité, on s’inquiète beaucoup plus de celles de Chantal Montellier, malheureusement beaucoup trop proche de notre société actuelle. Surveillance systématique et massive, eugénisme génétique in utero, déshumanisation des populations racisées…

Sûr que si elles étaient écrites aujourd’hui, les histoires de Social Fiction comporteraient des politiciens qui hurleraient au « wokisme » plutôt que de condamner les violeurs et qui minimiseraient des crimes de guerre lorsque la population qui en est victime n’est pas blanche. Y a-t-il de l’espoir ? Si peu. L’autrice n’est pas une amatrice des happy endings, mais les leçons qu’elle apporte sont aussi le socle de luttes bien réelles.

Qui est Chantal Montellier ?

Au départ, Chantal Montellier ne se destine pas à la bande dessinée, un milieu qu’elle estime infréquentable et snob. C’est d’abord par la peinture qu’elle s’exprime, certaines de ses toiles seront d’ailleurs présentées au Grand Palais en 1972. La jeune artiste renoue finalement avec la B.D. grâce à Guy Debord, théoricien du situationnisme. Sa manière de détourner les images pour les mettre au service d’une pensée politique marque profondément la perception qu’elle se faisait de cet art encore marginalisé. À la fin des années 1960, après Mai 68, de nouveaux magazines émergent pour mettre en avant la scène du 9e art contemporain. Chantal Montellier se plonge alors dans la lecture des Charlie Mensuel, avant d’entamer une carrière en tant que dessinatrice de presse, en 1972.

Elle commence à travailler pour des périodiques de gauche, comme Le Combat syndicaliste, Politis,L’Humanité, Le Monde, Révolution, etc. Plusieurs maisons d’édition, journaux et magazines publieront les œuvres de Chantal Montellier jusqu’au prochain événement majeur de sa carrière : la création, avec Jeanne Puchol et Marie-Jo Bonnet en 2007, du prix Artémisia, uniquement réservé aux autrices de bande dessinée. En 2021, elle dirige l’ouvrage collectif Je suis Razan, Un visage pour la Palestine, aux éditions Arcane 17. Puis, en 2023, elle reçoit le Prix extraordinaire décerné par les Utopiales.

Engagé, violent, sans concession, Social Fiction, malgré son titre, est moins dystopique que réaliste. Une lecture nécessaire, salutaire, pour comprendre le parcours d’un autrice phare de la bande dessinée féminine et féministe, mais également pour aiguiser son esprit critique face aux dérives du capitalisme et du libéralisme. Sortie prévue le 26 décembre 2024.

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