Somna : diabolique !

Symbole de sa volonté d’ouvrir l’horizon littéraire de ses lecteurs, Delcourt s’associe à l’éditeur de comics américain DSTLRY pour proposer Somna, un récit d’horreur érotique au style unique, bien loin des œuvres de dark romance ou du trash des productions horrifiques classiques. Une série récompensée par le prestigieux prix Eisner, qui avait su titiller notre curiosité dès son annonce en juin dernier.

« Je ne devrais pas vouloir plus que je n’ai. Je ne devrais pas me sentir insatisfaite. Je ne devrais pas avoir peur de m’endormir. »

Somna, éditions Delcourt, Becky Cloonan, Tula Lotay

Fantasmes

Dans une petite bourgade anglaise du XVIIe siècle, Ingrid est une femme simple et honnête, délaissée par son mari. Ce dernier, bailli du village, préfère chasser les hérétiques et bruler des sorcières plutôt que de se préoccuper des cauchemars de plus en plus fréquents qui affligent son épouse. Dans ses rêves, Ingrid ne cesse de voir l’ombre mystérieuse d’un homme qui l’invite à assouvir ses fantasmes. Le problème, c’est que ces visions commencent à intervenir en pleine journée, prenant de plus en plus de place dans la vie de la jeune femme. Malgré le puritanisme de son époque et la chasse aux sorcières permanente menée par les institutions religieuses, Ingrid pourrait bien se laisser entraîner dans une lascive et voluptueuse descente aux enfers.

Un mariage de styles

Somna dispose d’une réalisation graphique plutôt originale, puisque les passages se déroulant dans les « rêves » d’Ingrid sont réalisés dans un style vaporeux, avec des contours qui se dissolvent dans les ombres, et dont la texture est presque organique, à la fusion de la peinture et de l’illustration numérique. A contrario, les scènes de la vie quotidienne réelle de l’héroïne ont des contours épais, bien définis, des lignes claires, sans excès d’ombrages, qui mettent l’accent sur la lisibilité. Les grands yeux très expressifs des personnages rappellent ceux des dessins de Zoe Thorogood. Une réalisation à quatre mains, résultat de la polyvalence de ses deux créatrices qui sont à la fois scénaristes et illustratrices.

Ce mariage des styles permet une mise en scène très cinématographique, où les successions de passages rêvés et éveillés s’enchainent de façon fluide et illustrent parfaitement la perte de repères progressive de l’héroïne, qui ne parvient plus à différencier ses visions de la réalité au point que les deux finissent par se mêler totalement. Avec, en plus, une colorisation du plus bel effet, qui souligne parfaitement les ambiances nocturnes et la lueur des flammes.

Comment ne pas succomber ?

Le scénario intrigant emmène facilement son lecteur. Si les motivations de l’entité qui cherche à séduire Ingrid demeurent floues, on ne peut qu’être fascinés, comme la jeune femme, par cette étrange créature qui semble autant vouloir la libérer de sa condition d’épouse soumise, que la pousser vers l’échafaud. D’ailleurs, les passages durant lesquels Ingrid n’est pas la proie du démon supposent une ambiance bien plus angoissante que ses cauchemars, au sein de ce village où tout le monde à l’air de cacher un secret et où la moindre faute peut-être sévèrement punie. On y voit l’un des propos majeurs de Somna : le mal n’est pas toujours là où l’on croit. Si derrière les ténèbres il n’y a que du plaisir alors que la vie quotidienne est faite de peur et de souffrance, si l’extase mène au paradis et la liberté à la mort, comment ne pas succomber ?

Le sous-texte féministe est tout aussi clair. Placer l’histoire dans un contexte historique vieux de quatre siècles permet d’ajouter une dimension religieuse forte, ainsi que la chasse aux sorcières qui en découle, mais Becky Cloonan et Tula Lotay abordent surtout un sujet encore largement tabou : la masturbation féminine. Nul besoin de remonter le temps pour constater que le plaisir des femmes est largement ignoré, quand il n’est pas tout bonnement nié, y compris par des professionnels du corps médical. Là encore, comment voir en le démon d’Ingrid un être maléfique, lorsqu’il l’incite simplement à reprendre possession de son corps à travers un acte totalement naturel ? Une inversion des schémas qui atteint son apogée dans les dernières scènes du récit, nous offrant un final haletant, effrayant, qui nous donne fortement envie de découvrir la suite.

On note aussi que la manière dont les cauchemars d’Ingrid sont exprimés par cette dernière évoque fortement la paralysie du sommeil. Un mal qui, s’il était connu des médecins depuis l’antiquité, a fait l’objet jusqu’au XXe siècle de tout un folklore et des croyances populaires, lui attribuant des origines démoniaques ou la marque d’une malédiction. Encore aujourd’hui, l’aspect purement médical est parfois remis en question par les sujets eux-mêmes face à une interprétation plus mystique. Une croyance qui pourrait expliquer les récits de visites d’esprits nocturnes ou d’enlèvements pas des extraterrestres.

Somna est une franche réussite, aussi bien d’un point de vue graphique que scénaristique. Becky Cloonan (dont le palmarès impressionnant comprend les adaptations en comics de Buffy contre les vampires et Fringe) et Tula Lotay (qui dessine aussi bien pour Marvel que pour Disney) nous happent avec brio tout le long du récit, dans une débauche de peinture lascive, une projection de couleurs sanglantes et une ambiance aussi brûlante qu’un bûcher ! Elles nous laissent nous aussi avec un désir inassouvi : celui de découvrir la suite.

Ouvrage critiqué par le biais d’un service presse.

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