Véritable coup de coing littéraire, Foodistan va dérouter et faire saliver de nombreuses personnes, particulièrement celles avides d’un renouveau du genre postapocalyptique ou devrais-je dire postapérolyptique. Maniant le jeu de mots culinaire comme personne, dénonçant les défauts de notre société/satiété actuelle et mixant ses héritages et son engagement pour les luttes intersectionnelles, Ketty Steward éparpille son talent à travers cette succulente novella. Au sein d’un récit de l’après-apocalypse, la Faim, la France est devenue le Foodistan, là où les régimes alimentaires sont plus importants que le genre ou la descendance. En mêlant les aventures de Maelle Aromy, serrurière de bon goût, avec des menus et des recettes très bien référencées, Ketty Steward ne répare pas la science-fiction (elle l’a déjà fait), elle la cuisine à sa sauce, renverse les tables, égratigne certaines classes sociales et vogue vers de nouveaux RéciFs !
« L’image forte et porteuse des lasagnes s’est alors imposée, avec cette question : que savons-nous du plat si nous nous arrêtons au seul dessus gratiné ? »
Bon appétit ! Je suis Maelle Aromy, serrurière
Au Foodistan, les anciennes divisions sociales ont disparu, désormais remplacées par des régimes alimentaires : panivores, capacivores, pastavores… Chacun de ces régimes façonne ses propres mythes, sa propre langue, ses propres coutumes, ses propres recettes.
Dans un monde où la poursuite de la sustentation est devenue la quête essentielle de tous et toutes, le destin de Maelle l’amènera à travers les différentes strates du Foodistan. Au fil de rencontres extravagantes, elle découvrira les régimes les plus excentriques et s’enrichira de nouvelles recettes. Jusqu’à publier son propre livre de cuisine ?
Gratin de classe
Même la classe la plus riche de la société, celle des Deuxpourcents, comme on les nomme après la Faim, a elle aussi subi l’apocalypse. Ceux qui ont pris conscience de la mondialisation des crises/cerises, « qu’elles soient sanitaires, économiques ou écologiques », se sont retirés dans des silos de contre-Faim (coucou Hugh Howey !), loin des problèmes alimentaires et des cerises à répétition. À travers ce buffet rempli d’allégories alimentaires, Ketty Steward écrit un récit engagé jusqu’au noyau, qui ne se préoccupe pas des pépins ou des arêtes, et le plaisir littéraire n’en est que plus savoureux. Du Gratin à la Macédoine en passant par le Relief, la lutte des classes s’est elle aussi adaptée à la Faim.
Digérer chaque miette de ce magnifique récit
Les propos de Ketty Steward dans Foodistan sont sans compromis ni détours, à l’heure où la question n’est plus s’il y a un changement climatique, mais plutôt à quel degré l’adaptation et l’atténuation sont permises, à une époque post-Okja, où le nombre 214 a acquis une portée symbolique et révolutionnaire. Magnifique nouveau récit de science-fiction française, percutant et drôle, Foodistan sera le plat signature, le plat réconfortant des meilleurs menus littéraires à venir.
Des RéciFs avec un grand F
Troisième novella de la nouvelle collection RéciFs chez Argyll, la couverture de Foodistan a aussi été réalisée par Anouck Faure. Depuis septembre 2024, RéciFs est une collection entièrement consacrée aux plumes féminines, venues du monde entier et qui écrivent de l’imaginaire. Ketty Steward rejoint ainsi Mu Ming et Margaret Killjoy, autrices de deux autres beaux ouvrages de la collection.
À la croisée des régimes alimentaires et des féminités, Foodistan constitue un récif imaginaire où viennent s’échouer les jeux de mots culinaires les plus exquis et les engagements les plus vibrants. Bouillant récit postapocalyptique, la novella accumule les plus belles poésies, la prose de Ketty Steward entarte nos contradictions contemporaines et saupoudre la science-fiction de nouvelles allégories sociétales toutes plus pertinentes les unes que les autres. Et bon appétit !