En matière de bande dessinée, Yannick Corboz n’est clairement pas un amateur ! Cet artiste multifacettes (il illustre aussi bien pour le jeu vidéo, que pour la bande dessinée ou la communication) à déjà un sacré panel d’albums à son tableau de chasse. Pas étonnant qu’il se soit vu confier l’adaptation en roman graphique du Voleur d’amour, récit écrit par Richard Malka et publié chez Bernard Grasset en 2021. Avec son trait voluptueux et raffiné, l’artiste donne corps à cette histoire fantastique, pleine de passion, de drame et d’érotisme.
« L’amour de soi a un goût aigre et râpeux, celui de son enfant est sucré et abondant avec une pointe d’amertume car il s’éloignera,s’échappera, sera ingrat… Le meilleur est celui des amants, aux arômes complexes et épicés. »
Adrian van Gott, Le Voleur d’amour, Yannick Corboz, Glénat
L’amour dans le sang
Adrian van Gott a décidé de se suicider après plusieurs siècles d’existence. Avant de mettre fin à ses jours, il écrit une longue lettre à Anna, son aimée, afin de lui confier tous ses secrets. De sa naissance à Venise en 1769, à la rencontre avec Clélia, son premier amour, celle qu’Anna lui évoque tant. Constantinople, la Révolution française, l’Afrique, le rêve américain… Adrian a vu, vécu, aimé et souffert. Car le secret de son existence si particulière, réside dans sa capacité à vampiriser l’amour de ses conquêtes. Un talent macabre qui lui octroie également immortalité, régénération, vitesse et force surnaturelle… mais qui provoque bien souvent le suicide de ceux qu’il « vide ».
Entretien avec un vampire
L’échange épistolaire entre Anna et Adrian est rendu de manière parfaitement claire grâce aux choix de couleurs des bulles de textes et à la mise en case soignée. De même, le romantisme et le souffle poétique de récit original se retrouvent ici sublimés par l’aquarelle de Yannick Corboz. Un trait fluide, lumineux, doux et puissant, à l’image de cette histoire qui nous fait voyager entre les pays et les époques. Malgré les drames qui l’ont jonchée, la vie d’Adrian est riche d’aventures et d’expériences, pleine d’une diversité parfaitement exprimée par les couleurs de l’artiste. Des ambiances vaporeuses des fumeries d’opium à la grisaille froide des rues de New York, la lumière offre elle aussi un rendu tout en délicatesse. On sent, à travers l’imagerie déployée par Corboz, qu’il a parfaitement saisi la synesthésie de l’amour et toute la dualité du personnage de van Gott.
L’album en lui même est une œuvre d’art : un très grand format (25 x 34 cm), plus de 200 pages, une sublime illustration de couverture qui s’étend sur le dos et jusqu’à la quatrième, tranchefile, dorure embossée… Les éditions Glénat ne se moquent clairement pas de leurs lecteurs, tant ce livre fera figure d’objet de collection dans une bibliothèque (nous sommes d’ailleurs assez tristes que notre propre exemplaire ait été abîmé lors de la livraison).
Dark romance
L’histoire du Voleur d’amour possède aussi tout un pan psychologique très bien amené. Le traumatisme d’enfance d’Adrian de ne jamais se sentir aimé, particulièrement par sa mère, sera le socle de tout son mal être, de sa dépression, de ses envies suicidaires ainsi que de ses nombreux changements d’avis et d’humeurs tout au long du récit. En cela, l’œuvre est une grande métaphore de la carence affective. Ce besoin d’amour comme ressource vitale, au point d’aller consommer celui d’autrui, évoque une psychopathologie de dépendance.
Il y a aussi les nombreuses expériences sensitives et sexuelles que mène Adrian tout au long de sa vie pour tenter de retrouver l’extase ou de pallier son besoin affectif : drogue, combat, automutilation, accumulation compulsive de livres… et bien sûr le sexe. Adrian développe également un rapport particulier avec sa mère (et plus tard avec son souvenir) entre crainte, culpabilité, amertume et désir, le tout donnant lieu à un syndrome d’Œdipe qui trouve son apogée au deux tiers de la bande dessinée.
Peut-on également y voir une métaphore des abus sexuels et des féminicides ? C’est peut-être prêter beaucoup d’intentions à l’auteur, mais le pouvoir d’Adrian tue. Que ce soit volontairement, lorsqu’il « boit » l’amour de ses victimes jusqu’à les vider, il dit d’ailleurs au début du récit : « Je n’éprouvais pas de remords, indifférent au sort des malheureuses dont j’écourtais la vie. Mon instinct de prédation dominait tout. » Mais aussi involontairement, puisque, même lorsqu’il refuse de blesser les femmes dont il tombe amoureux, elles finissent systématiquement par connaître une fin tragique. C’est d’ailleurs la rédemption pour ces crimes que van Gott cherche durant le récit, en punissant des criminels de guerre, en faisant justice lui-même, ou en cherchant à mettre fin à ses jours.
Le Voleur d’amour est une merveille de romantisme gothique, d’érotisme sensuel et macabre, d’aventures et de drames, sous le trait voluptueux de Yannick Corboz. Une œuvre à la fois belle et triste, sublimée par sa mise en couleur et ses jeux de lumière et qui propose un épilogue particulièrement intéressant. Encore une fois, Glénat nous gâte !