Minuit passé, insomnies et fantômes

Dans un écrin visuel qui semble tout droit sorti d’un cabinet de curiosités du XIXe siècle, Minuit passé nous invite dans un univers où se mêlent influences gothiques et symbolisme romantique. Les ombres profondes et les lignes délicates rappellent l’atmosphère des œuvres d’Aubrey Beardsley ou des gravures mystiques de Gustave Doré, tandis que ses pages jaspées et les dorures subtiles de sa couverture nous transportent dans un espace hors du temps, entre le raffinement d’un ancien manoir et la magie d’un théâtre d’ombres. Chaque page semble renfermer un secret ou un souvenir oublié, et l’élégance du trait donne vie à une poésie visuelle captivante. Plus qu’un simple roman graphique, Minuit passé est une œuvre où chaque détail invite à la contemplation, à la manière d’une toile précieuse ou d’un manuscrit oublié, que l’on feuillette avec émerveillement.

« Pour une raison qui nous échappa, nous n’avons plus passé aucun été ni aucune autre saison au manoir Drosera. Notre oasis s’endormit donc au creux de son jardin, qui la recouvrit bien vite. Sans savoir qui allait la réveiller, ni quand.»

Minuit passé, Gaëlle Geniller, éditions Delcourt

Manoir d’enfance

Guerlain et son fils jeune fils Nisse viennent s’installer dans le manoir d’enfance du premier, héritage familial dont il n’a gardé aucun souvenir. En attendant que son épouse puisse les rejoindre tous les deux, Guerlain installe son atelier de restaurateur d’art dans l’immense bâtisse, tandis que le jeune garçon explore avec bonheur le jardin et l’ancienne bibliothèque. Un cadre qui serait idyllique, si Guerlain n’était pas sujet à des insomnies de plus en plus fréquentes. Bientôt, trois étranges corneilles envahissent la demeure pour venir déposer des fleurs sur le lit du père de famille. Impossible à chasser, les oiseaux seraient-ils de mauvais augure ? D’autant que des choses étranges se passent dans le manoir, comme si une présence invisible était à l’œuvre…

Un bijou

Véritable livre-objet, Minuit passé est un petit bijou qui propose une œuvre à la fois angoissante et magnifique, qui offre autant de moments touchants que de frayeurs. On retrouve tout à fait le style et la poésie de Gaëlle Geniller, qui peut une nouvelle fois exprimer sa passion pour les fleurs et toute leur symbolique, comme elle l’avait déjà fait dans Les Fleurs de grand frère. Bien que l’histoire prenne place en Angleterre, on retrouve aussi un peu de l’ambiance des Années folles de son album Le Jardin, Paris et son style vestimentaire baroque et singulier, la période historique dans laquelle se situe le récit étant la même. Les vêtements ont d’ailleurs une symbolique bien à eux dans Minuit passé, chaque personnage, et tout particulièrement les trois sœurs de Guerlain, étant représenté par une couleur et un style qui lui est propre.

L’ambiance est véritablement bien rendue, avec une alternance de scènes en journée qui viennent adoucir l’angoisse que vit le personnage principal (et le lecteur) une fois la nuit tombée. Les jeux de lumières et d’ombres rendent particulièrement bien et donnent tout son cachet à cette histoire de fantôme. L’autrice et illustratrice use à la perfection des codes et de la symbolique du manoir hanté : jeux de miroirs, tableaux qui semblent scruter les personnages, escaliers qui plongent dans la pénombre… Si bien que la peur de Guerlain devient aussi la nôtre au fil des pages.

Un père et son fils

L’autre approche très intéressante mise en place par ce roman graphique vient du choix de centrer son histoire autour d’un père et de son fils. La mère se résume d’ailleurs à une voix au téléphone jusqu’à la toute fin du récit. Cette dynamique familiale, plutôt rare en dehors des œuvres mettant en scène un drame (décès de la figure maternelle, séparation forcée par une catastrophe…), en plus d’être diablement dans l’air du temps, offre des moments touchants et plein de poésie. Loin du patriarche silencieux et austère de La Route ou du père dépassé du manga de Yumi Unita, Guerlain est un papa attentif, aimant et parfaitement responsable. Nisse est également très touchant dans son rôle de petit garçon de sept ans curieux et courageux.

Pensée de bout en bout comme une œuvre d’art autant que comme une bande dessinée, Minuit passé propose une mise en cases maline et artistique, qui sert parfaitement son propos et contribue à son ambiance romantique et effrayante. Le tout servi, bien sûr, par des dessins soignés, tant dans ses personnages particulièrement expressifs, que dans ses décors au charme certain. Le manoir Drosera est décidément le meilleur endroit où passer Halloween !

Œuvre sublime, successions de nuits inquiétantes et de jours fleuris, Minuit passé est un véritable trésor de savoir-faire éditorial et un symbole du talent de Gaëlle Geniller, qui l’a réalisé toute seule, scénario, storyboard, dessin et couleurs. Un récit complet, sombre et captivant, qui se dote d’un final véritablement intelligent, à découvrir dès le 30 octobre aux éditions Delcourt.

Cet ouvrage a été critiqué dans le cadre d’un service presse

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