Science-fiction et Antiquité : entretien avec Romain Lucazeau !

Aujourd’hui, les Mille Mondes vous propose un entretien exclusif avec Romain Lucazeau. Auteur de science-fiction derrière la série de romans Latium, récompensée du Grand Prix de l’imaginaire en 2017, ainsi que de La Nuit du faune, il publie cette année deux récits au sein du nouveau label des éditions du Seuil, Verso, intitulés La Vallée du carnage et Langage Machine

Mille Mondes : Bonjour et merci d’avoir accepté de répondre à quelques questions pour notre média. Après le space opera avec Latium et le conte philosophique avec La Nuit du faune, vous voilà en pleine uchronie militaire dans La Vallée du carnage. Derrière cette vision d’une Antiquité toujours vivace et guerrière, que cherchez-vous à explorer ?

Romain Lucazeau : J’essaie d’écrire une science-fiction aux standards anglo-saxons, mais fondée sur un creuset culturel qui est le nôtre, ceux du continent européen.
Il y a ainsi une dimension esthétique. Pour un lecteur européen, l’Antiquité parle d’éléments identitaires, fondateurs, et en même temps elle est un autre monde, avec un look & feel très sci-fi.
L’Antiquité correspond bien à ce que je cherche à faire littérairement : elle aide à proposer au lecteur une expérience radicale de pensée. Sur la question de la liberté dans Latium, sur le rapport au cosmos dans La Nuit du faune (qui n’a aucun rapport avec l’Antiquité…) ou, dans le cas de La Vallée du carnage, sur le mal et la violence.  

MM : Dans La Vallée du carnage, vous traitez notamment l’aspect déshumanisant des guerres futures envers leurs soldats, envoyés au front en masse telle de la chair à canon. Il y a notamment l’usage d’une narration à la deuxième personne qui devrait en intriguer plus d’un, mais qui questionne. Pourquoi ce choix de point de vue ? Est-ce dans une volonté de mettre une distance entre le lecteur et le personnage ? 

RL : Non, je ne traite pas de l’aspect déshumanisant des guerres futures, même si on pourrait le croire. Je parle d’une forme d’infini, celui du mal et de la violence en toi, lecteur. Je parle du potentiel monstrueux, maléfique, que renferme tout humain.
Le bourreau, le criminel de guerre, le soldat désespéré, c’est toi. C’est pour ça que je te parle. Je sais que cette attention pèse un peu lourd. Ce texte te montre des soubresauts malsains, ceux des profondeurs de ta psyché. Te voilà enfermé avec cette horreur, cette méchanceté, non pas d’un personnage historique lointain, mais la tienne. 

MM : En 2020, vous rejoignez l’équipe de la Red Team dont le rôle est d’imaginer et d’anticiper d’éventuelles crises géopolitiques à venir durant les prochaines décennies. Cette collaboration a-t-elle eu une influence sur l’écriture de La Vallée du carnage ? 

RL : Je pourrais vous en parler, mais, ensuite, je serais obligé de vous précipiter dans la machine à massacrer les chatons.

MM : Lire de la science-fiction militaire nous rappelle immanquablement quelques classiques du genre, comme Starship Troopers, de Robert Heinlein, ou La Stratégie Ender, de Scott Card. Avez-vous eu quelques références en tête durant l’écriture de ce roman ? 

RL : Aucune référence de science-fiction. C’est un roman pour adultes. Or, le traitement de la guerre en science-fiction est en général infantile. La Vallée du carnage se rapproche plutôt du techno-thriller mâtiné d’horreur sur cet aspect.
Ma référence centrale, c’est Tombeau pour cinq cent mille soldats de Guyotat, à lire avec une tisane, un plaid et un chat. 

MM : En parallèle de La Vallée du Carnage sort aussi un recueil de poèmes, Langage Machine. D’où vous est venue cette envie d’allier poésie et thématiques de science-fiction ? La Nuit du faune n’était-il pas finalement une ébauche de votre envie d’approcher la science-fiction par le prisme de l’onirique ? 

RL : Cette nécessité d’un fil d’écriture poétique parallèle au narratif se trouve déjà dans Latium. Elle n’a rien à voir avec « l’onirique », car ma pratique poétique ne relève pas du rêve (éveillé ou non), mais d’une volonté de capter avec précision le réel.
Le propos de Langage | Machine est d’exprimer la nuance spécifique de l’émotion humaine face au réel d’aujourd’hui ou du prochain quart d’heure, marquée justement par un certain nombre de transformations que décrivait la science-fiction il y a peu. Elles font à présent partie du monde tel qu’il est en face de nous. Le sentiment de solitude a été évoqué par tous les poètes depuis toujours, mais la nuance spécifique de solitude de l’individu face aux chatbots et au fourmillement sans âme des réseaux sociaux n’avait pas été explorée par la manière invocatoire de la poésie.

Il y a dans le simple fait de dire le monde de cette manière poétique, comme un chant, un propos politique, ou « méta-politique ». Tant que c’est possible, il reste encore quelque chose de nous.

MM : En parallèle de votre carrière littéraire, vous êtes depuis 3 ans directeur général de la SCET. Comment gérez-vous votre temps libre et celui consacré à l’écriture ? 

RL : Vous oubliez dans la liste quatre enfants et un lapin bélier nain.

Il n’y a pas de temps libre.

Il y a une fonction de la technostructure qui réifie le monde vécu.   

MM : Après la publication de ces deux ouvrages, avez-vous déjà d’autres idées pour d’éventuels futurs récits ? 

RL : Oui, mais ça doit décanter. Je n’écris que quand je suis sûr qu’après avoir lu mon livre, quelqu’un, quelque part, va en perdre le sommeil.

MM : Auriez-vous un conseil à donner à celles et ceux désirant se lancer à plein temps dans l’écriture ?

RL : Do the maths.

Ton revenu doit être, disons supérieur ou égal à un SMIC. Pour le calculer, il te suffit d’appliquer la formule suivante :

Nombre d’exemplaires x prix de vente x droits (entre 8% et 11%) x 0,7 charges sociales

Je te conseille plutôt de faire du contrôle de gestion à plein temps. Une fois atteint un certain niveau, les tableaux de chiffres présentent une certaine beauté. Il te restera la nuit pour écrire, après le troisième biberon.  

MM : Des recommandations de livres récents à lire, afin de sustenter les besoins littéraires de notre lectorat ? 

RL : Tout sera révélé dans C’est plus que de la SF, l’excellent podcast de Lloyd Chery qui m’offre un verre à chaque publicité que je lui fais.
Sinon je viens de lire War Without Rules de Robert Spalding. Ce texte m’a inspiré beaucoup de positif sur le monde qui vient. 

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