Les Enfants de l’empire : La Corée sous l’occupation japonaise

Entre récit historique, tranche de vie et œuvre de société, Les Enfants de l’empire nous plonge dans le quotidien de deux adolescents coréens que tout oppose, en 1929, époque de la colonisation du pays par le Japon. Yudori, l’autrice, à qui l’on doit déjà Ciel pour conquête, nous offre un album splendide, tant dans son fond que dans sa forme.

« Tout le monde dit que les femmes de Gyongseong sont indomptables. »

Les Enfants de l’empire, Yudori, éditions Delcourt

Choc des cultures

Jun Seomoon, jeune homme réservé, arrive à Gyeongsung (ancien nom de la capitale coréenne) lorsque sa mère entre au service du riche M. Jo, un marchand de tissus. Pour ce garçon de la campagne, élevé de manière traditionnelle, la vie citadine, qui est fortement influencée par la mode et les mœurs occidentales, s’apparente à une débauche de vulgarité et d’indécence ! D’autant que Jun Seomoon doit partager le quotidien d’Arisa Jo, la fille de M. Jo, qui se montre très ouverte à la culture émergente : elle porte les cheveux courts, s’épile les sourcils et s’affiche avec des jupes amidonnées en lieu et place des traditionnels jeogori et jupes longues.

D’autant que la jeune femme ne manque pas de caractère ! Curieuse, vive et courageuse, son tempérament de feu met à mal les certitudes traditionalistes de Jun Seomoon. Ce dernier, partagé entre son attirance pour Arisa Jo et sa répulsion envers son caractère excessif et impudique, se montre souvent maladroit dans leurs échanges, jusqu’à prononcer des paroles qu’il regrette par la suite. À travers leur relation, c’est toutes les difficultés de l’adolescence qui s’expriment, dans un récit savamment entrecoupé de pages documentaires sur l’histoire complexe et fascinante de la Corée.

Sublime

Ce que l’on remarque en premier, c’est la beauté envoutante des Enfants de l’empire. Pas seulement son histoire ou ses dessins, rien que la couverture nous donne une idée de la qualité du livre que l’on a en main : une couverture brochée-tissée, un carton épais et entoilé, une première et une quatrième de couverture finement illustrée… L’intérieur de l’écrin est d’ailleurs aussi beau que l’extérieur, avec ses illustrations pleine page en début de chapitre qui reprennent certains éléments du minhwa, la peinture folklorique traditionnelle coréenne. Le dessin de Yudori nous offre une qualité constante tout au long de ce premier tome et parvient à rendre parfaitement les expressions de chaque personnage, avec un souci minutieux du détail.

Loin d’être manichéen

En plus de l’incroyable beauté de l’ouvrage, son scénario nous emporte facilement dans cette Corée tout juste conquise, encore meurtrie par la violence des affrontements qu’elle a connus. Loin d’être manichéen, le récit aborde les bons et les mauvais côtés de la tradition coréenne comme de l’incursion de la culture occidentale. Ainsi, si les nouvelles modes signent une libération des femmes, elles s’accompagnent aussi d’une forte pression sociale. De la même façon, alors que l’arrivée du Japon à fait disparaitre le système de classe inégale qui régnait dans le pays, il a aussi amené une répression violente de sa population par la nouvelle police nipponne.

Ennemies to lovers

Le cœur de l’histoire, c’est bien sûr cette relation tumultueuse entre Arisa Jo et Jun Seomoon. Malgré son cadre historique, cette romance ennemies to lovers s’avère terriblement moderne ! Les deux adolescents se cherchent, se disputent, s’opposent pour mieux se réconcilier… Jun Seomoon, issue d’une noblesse coréenne déchue, puisque son père était l’un des derniers yangban avant que ce statut noble ne soit aboli, est à l’image de la Corée genrée et codifiée, celle que les Occidentaux considéraient comme un « pays pauvre ». À l’opposé du spectre des règles et des normes, Arisa Jo regrette que les cours d’histoire et de littérature des filles aient été remplacés par des travaux manuels, elle se fiche de ce que les gens pensent d’elle et elle n’a pas peur de s’affirmer, malgré les remarques des autres filles et les tentatives de séductions lourdes des garçons.
S’ils sont parfois durs l’un envers l’autre, leur relation est aussi touchante et passionnante et c’est un vrai miroir de la société et des mœurs coréennes du xxe siècle.

Avec Les Enfants de l’empire, Yudori nous offre une fresque historique doublée d’une romance intense et savoureuse. Aussi beau dans son fond que dans sa forme, cet album est une véritable œuvre d’art, dont chaque case pourrait être un tableau tant elles sont illustrées avec soin. Un récit puissant et sensible, à découvrir aux éditions Delcourt à partir du 9 octobre 2024.

Cet ouvrage a été chroniqué dans le cadre d’un service presse.

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